Le chiffre est là, noir sur blanc : 40 %. Quarante pour cent de risque en moins de développer la maladie d’Alzheimer. Pas pour une molécule expérimentale à cent mille euros l’ampoule, pas pour une thérapie génique de demain. Pour le vaccin antigrippal que des millions d’entre nous reçoivent chaque automne, en roulant la manche distraitement, entre deux rendez-vous chez le généraliste.
Les personnes ayant reçu au moins un vaccin contre la grippe avaient 40 % moins de risque de développer la maladie d’Alzheimer sur une période de quatre ans, selon une étude de l’UTHealth Houston. La cohorte analysée donne le vertige : 935 887 patients vaccinés contre la grippe comparés à 935 887 patients non vaccinés, soit près de deux millions d’individus au total. À cette échelle, le doute statistique s’évapore. On n’est plus dans le domaine de l’anecdote ou du biais de confirmation.
À retenir
- Une étude géante sur 935 887 patients vaccinés révèle des chiffres qui donnent le vertige
- Le mécanisme derrière cette protection reste mystérieux mais deux hypothèses majeures émergent
- La Belgique ajuste ses recommandations pour 2025-2026, mais des disparités régionales persistent
Ce que révèle l’étude Bukhbinder
Plusieurs études antérieures avaient déjà suggéré un lien entre vaccination antigrippale et risque de démence, mais les échantillons restaient limités. Le travail mené par les Drs Avram Bukhbinder et Paul Schulz change radicalement la donne par son ampleur. Publiée dans le Journal of Alzheimer’s Disease, cette recherche a mis en évidence une réalité que la médecine préventive n’avait pas encore pleinement intégrée dans sa communication grand public.
Les chiffres bruts sont parlants. 5,1 % des patients vaccinés contre la grippe et 8,5 % des patients non vaccinés ont développé une maladie d’Alzheimer au cours du suivi. Ce n’est pas une différence marginale. Et la régularité compte : la force de cet effet protecteur augmente avec le nombre d’années durant lesquelles la personne s’est fait vacciner. Le taux d’incidence de la maladie d’Alzheimer est le plus faible chez les personnes qui se font vacciner chaque année. Voilà une information qui change le regard sur cette piqûre annuelle que beaucoup considèrent, au mieux, comme un acte de courtoisie envers leur entourage fragile.
Une méta-analyse de 2023 portant sur environ 2,1 millions de personnes, avec un suivi de 4 à 13 ans, a trouvé un risque de démence réduit de 31 % chez les personnes vaccinées contre la grippe. La convergence de plusieurs grandes études pointe dans la même direction, ce qui renforce la solidité du signal.
Quel mécanisme ? La piste de l’inflammation
La question qui trotte évidemment dans la tête de tout lecteur curieux : mais pourquoi ? Un vaccin contre la grippe n’est pas censé s’occuper du cerveau. Le mécanisme reste à ce jour incomplètement élucidé. Deux hypothèses principales se dégagent.
«En aidant à prévenir ou à atténuer l’infection par le virus de la grippe et l’inflammation provoquée par une telle infection, le vaccin permettrait de limiter l’inflammation systémique qui se produirait dans les conditions habituelles. C’est l’un des mécanismes possibles», selon le Dr Bukhbinder. L’autre piste est encore plus intrigante : il est également possible que le vaccin induise des changements au niveau du système immunitaire qui contribueraient à réduire les dommages liés au développement de la maladie d’Alzheimer, dont ceux liés à l’apparition de plaques amyloïdes ou d’enchevêtrements neurofibrillaires.
Les vaccins antigrippaux à haute dose génèrent une réponse immunitaire plus forte que les vaccins à dose standard chez les personnes âgées, ce qui peut réduire la probabilité ou la gravité de l’infection grippale et l’inflammation systémique qui l’accompagne. Une grippe sévère, chez un senior, ce n’est pas seulement une semaine au lit : c’est potentiellement une tempête inflammatoire qui accélère des processus neurodégénératifs déjà à l’œuvre en silence.
L’effet ne se limiterait d’ailleurs pas au seul vaccin antigrippal. Cette protection n’est pas spécifique au vaccin contre la grippe. Un effet similaire s’observe notamment avec le vaccin contre les infections à pneumocoques. Une étude publiée en décembre 2025 a montré que le vaccin contre le zona pourrait également aider à réduire le risque de démence et à ralentir la progression de la maladie. Le carnet de vaccination d’un senior commence à ressembler à quelque chose qui dépasse largement la simple prévention des maladies infectieuses.
En Belgique : une protection partielle, des différences régionales
Revenons sur notre propre terrain. En Belgique, 500 000 personnes en moyenne contractent la grippe chaque année, soit environ 2 à 8 % de la population. Le Conseil Supérieur de la Santé recommande la vaccination des groupes à risque, et les chiffres de couverture montrent des disparités notables entre régions. Le taux de vaccination augmente avec l’âge et la présence de maladies chroniques. Il est plus élevé en Flandre (58,5 %) versus 43,3 % à Bruxelles et 44,7 % en Wallonie. Un écart de quinze points entre le nord et le sud du pays, sur un geste de prévention aussi accessible, qui mérite réflexion.
La saison 2024-2025 a été particulièrement sévère. L’épidémie a débuté à la mi-décembre 2024 pour prendre fin en mars 2025, soit une durée plus longue que la normale. L’intensité de l’épidémie était elle aussi supérieure aux années précédentes. Côté efficacité du vaccin, le tableau est nuancé : les vaccins antigrippaux actuellement disponibles confèrent une protection partielle contre le risque d’infection grippale. leur effet est modeste, surtout au cours des saisons où la composition vaccinale n’est pas en adéquation suffisante avec les virus influenza circulants.
Pour la saison 2025-2026, le Conseil Supérieur de la Santé belge a ajouté une nouveauté dans ses recommandations. Il recommande désormais les vaccins antigrippaux renforcés (adjuvantés ou à haute dose) chez les patients âgés de 65 ans et plus. L’administration simultanée du vaccin contre la grippe et du vaccin contre la COVID-19 est sûre et efficace. Deux piqûres en un rendez-vous : même les personnes allergiques aux couloirs d’attente n’ont plus d’excuse.
Ce que ça change concrètement
La Dr Heather Snyder, vice-présidente des relations médicales et scientifiques de l’Alzheimer’s Association, a indiqué que cette étude «suggère que la vaccination contre la grippe peut être utile dans le maintien des fonctions cognitives et de la mémoire au cours du vieillissement». Cela reste une association statistique, pas une causalité définitivement prouvée. «Il est encore trop tôt pour affirmer que le vaccin contre la grippe peut, à lui seul, réduire le risque de maladie d’Alzheimer», estimait la spécialiste.
La nuance est honnête. Mais même en tenant compte des biais possibles (les personnes qui se vaccinent prennent peut-être mieux soin de leur santé en général), l’amplitude de l’effet observé sur des cohortes de cette taille interpelle. Bien que l’étude porte sur un grand échantillon, la durée limitée du suivi et la méthodologie empêchent de tirer des conclusions définitives sur la cause de ce lien. Des essais randomisés à plus long terme sont encore nécessaires pour trancher.
Ce qui est certain, en revanche, c’est que 72 % des patients concernés par des formes graves de grippe n’étaient pas vaccinés, rappelant la marge d’amélioration importante des couvertures vaccinales. Le vaccin antigrippal n’est pas parfait. Son efficacité varie d’une saison à l’autre, selon l’adéquation entre la composition vaccinale et les souches circulantes. Mais il reste, à ce jour, l’outil de prévention le plus accessible pour limiter les complications d’une maladie qui tue encore chaque hiver, et qui, visiblement, pourrait aussi accélérer le déclin cognitif de ceux qui l’attrapent trop souvent ou trop sévèrement.
Les chercheurs ont émis l’hypothèse que les vaccins antigrippaux renforcés pourraient offrir une plus grande protection contre la maladie d’Alzheimer que les formulations standard. Des vaccins immunologiquement améliorés pourraient réduire le risque d’Alzheimer grâce à des mécanismes antimicrobiens et non antimicrobiens, notamment en réduisant le risque d’infection grave et d’inflammation systémique associée, ce qui pourrait limiter la neuroinflammation et la neurodégénérescence. Pour les Belges de 65 ans et plus, c’est précisément ce type de vaccin renforcé que le CSS recommande désormais en priorité.
Source : sciencepost.fr