Débarquer en mars dans une jardinerie belge sans voir de terreau universel, ça tient presque de la science-fiction pour quiconque a un balcon ou un potager. Et pourtant, la Belgique – comme d’autres pays européens – observe depuis 2025 une montée des restrictions sur ces fameux sacs, symboles du printemps amateur. La raison ? La tourbe. Cette matière brune et légère, ingrédient star du terreau universel, agite les écologistes et bouscule les habitudes, jusqu’à prévoir l’interdiction pure et simple de ce produit-phare d’ici quelques années. Oui, même pour planter vos tomates de souper ou chouchouter vos géraniums de la Fête des Mères.
À retenir
- La tourbe, ingrédient clé du terreau, menace des écosystèmes millénaires et libère un important CO₂.
- Plusieurs pays européens interdisent déjà la tourbe, la Belgique pourrait suivre d’ici la fin de la décennie.
- Les alternatives foisonnent mais peinent à égaler les qualités du terreau classique pour les plantes exigeantes.
Le terreau universel : star du jardin… et face cachée
Vous en avez sûrement toi-même porté quelques sacs depuis le Delhaize du coin, la poignée coupant douloureusement la main. Pratique, pas cher, il sent le début des beaux jours et promet de rendre tout rameau fleuri dans une jardinière bancaire ou sur la terrasse. L’argument choc du terreau universel réside pourtant dans la tourbe qui le compose souvent à plus de 50 %. Et c’est là que le bât blesse : extraire ce précieux tapissage naturel casse des écosystèmes très anciens, libère du CO₂ stocké depuis des millénaires et réduit des paysages emblématiques, comme les hautes fagnes, en triste souvenir spa-rien.
La tourbe, c’est un peu le bitcoin des mousseux : ça parait inépuisable et bon marché, mais l’addition écologique se fait salée. Selon l’Agence européenne pour l’environnement, l’extraction illégale ou intensive de tourbe figure parmi les principales causes de dégradation des tourbières du continent, habitats précieux pour la rareté de leur faune et flore, mais aussi véritables puits de carbone. Les scientifiques ne mâchent plus les mots : tant qu’on remplira nos jardinières avec de la tourbe, c’est un coin du climat européen qui trinque aussi.
Virage réglementaire : l’Europe prépare la relève du terreau universel
Le Royaume-Uni, grand consommateur de terreau tourbé, a frappé un coup fort en interdisant purement et simplement la vente de produits contenant de la tourbe dans les rayons de ses magasins, à partir de 2024 pour les particuliers et de 2026 pour les professionnels. L’Allemagne et les Pays-Bas emboîtent le pas, de façon plus progressive. Et la Belgique, jamais loin du grand-duché de l’attentisme (petite piqûre pour nos voisins), regarde la locomotive passer… en envisageant la même voie d’ici la fin de la décennie.
Dans les Flandres en particulier, le débat anime les pépiniéristes autant que les défenseurs de la nature. Du côté des francophones, le sujet avance prudemment, coincé entre la défense du commerce local et la pression des mouvements environnementaux qui rappellent la promesse du gouvernement fédéral d’accélérer la transition écologique, promesse renouvelée à l’occasion du Green Deal européen. La Commission européenne pousse à une sortie de la tourbe sur tout le continent, via des régulations attendues sur la commercialisation des substrats horticoles, dès 2027.
Pas question de faire bêtement la révolution du jardin. Pour le secteur horticole belge, cette mutation s’annonce périlleuse : la tourbe, par ses propriétés uniques, reste difficile à remplacer pour les plantes les plus capricieuses. Pour une orchidée d’appartement, un simple mélange de fibres de coco ou d’écorces ne suffit pas toujours à retrouver la fortune du terreau classique.
Alternatives et limites : inventer le jardin de demain
Les alternatives jaillissent, portées par l’économie circulaire et la recherche horticole. Copeaux de bois compostés, compost vert industriel, fibre de coco importée (avec ses propres dilemmes écologiques…), argiles expansées, écorces, laine de bois belge issue de forêts gérées… Le catalogue s’enrichit, et certaines grandes chaînes de jardinerie belges affichent volontiers leur volonté de proposer des terres sans tourbe d’ici 2030. Il serait faux de croire que la transition est déjà bouclée. Certains substituts résolvent un problème tout en en créant d’autres (le transport de coco depuis l’Asie, par exemple, laisse les bilan-carbone dubitatifs), tandis que la réactivité, la légèreté ou la rétention d’eau de la tourbe restent difficiles à égaler.
On le voit sur le terrain : les professionnels convertis aux mélanges alternatifs jonglent entre recommandations prudentes pour semis fragiles et conseils maison éprouvés pour les clients du dimanche. « Le terreau universel est bientôt historique, mais aucun substitut n’est parfaitement universel », glousse un maraîcher de la région liégeoise. La Belgique, pionnière des potagers sur balcons, devra-t-elle choisir plus d’humilité dans ses ambitions florales ?
Paysages, climat et shopping du dimanche : la Belgique face à un nouveau casse-tête vert
En toile de fond, l’affaire du terreau dépasse le paresseux clin d’œil au jardinier urbain. Il s’agit bien d’une bataille sur le futur du paysage belge, là où les hautes fagnes, encore vives dans la mémoire collective, pourraient succomber à la pression économique si la tourbe redevient objet de spéculation. Et puis, difficile de ne pas évoquer la convivialité typiquement belge des marchés aux fleurs printaniers. Cette perspective de shelves vides en terreau turlupine vendeurs et associations d’amateurs, bien accro désuètes au cycle annuel du rempotage.
Du côté européen, la transition s’apprête à bousculer tout le secteur de l’horticulture domestique, mais aussi les habitudes culturelles qui collent à la plantation à la sauce Belgo-Belge. Qui aurait pensé qu’un sac de terreau finirait indirectement par relancer le débat sur l’autonomie alimentaire régionale et le coût, ô combien politique, de nos gestes verts du quotidien ? Un paquet pour les avocats en nutrition circulaire et les ingénieurs agronomes, qui y voient déjà une opportunité d’innovation à adresser à l’agenda belge… Selon toute vraisemblance, les fabricants devront soigner leur communication pour éviter de transformer la sortie du terreau universel en psychodrame de rayon, où le citoyen pressé reste fidèle à son modeste basilic, terreau ou pas. Pour la planète, la question n’est même plus de savoir s’il faut agir, mais comment faire consentir chacun à ce petit effort terre-à-terre. On imagine déjà, dans quelques années, devoir demander conseil en botanique pendant l’apéro du samedi. Au final, il se pourrait bien que le jardinage belge, loin de se faner, devienne le nouveau terrain de jeu d’un verdissement créatif. Le défi : ne pas transformer le plaisir de mettre les mains dans la terre en simple souci d’écoresponsabilité. La génération des « apéros compost » n’attend plus que ça.