Les Belges disent septante et nonante parce que ces mots descendent du latin et que la Wallonie n’a jamais abandonné cet usage quand Paris a changé de cap. Pour 80, ils disent quatre-vingts, comme les Français. Le fameux huitante est une spécialité de la Suisse romande.
Huitante vient pourtant du même latin octoginta que ses deux cousins.
- Les Belges parlent septante et nonante, des termes d’origine latine conservés depuis le Moyen Âge.
- L’Académie française a imposé le système vigésimal au XVIIe siècle, mais la Belgique indépendante a maintenu l’usage régional ancien.
- Le huitante suisse n’existe pas en Belgique, où le 80 se dit quatre-vingts, une exception linguistique jamais expliquée de façon définitive.
Des Romains aux Gaulois, deux façons de compter
Quand les Romains débarquent en Gaule, ils apportent un système décimal où tout va de dix en dix : septuaginta, octoginta, nonaginta. Les Gaulois comptaient déjà autrement, en base 20, par paquets de vingt. Le latin s’impose dans la langue quotidienne, sans jamais écraser complètement cette façon de compter par vingtaines. Au nord de la Loire domine alors la base 20, tandis que les langues d’oc du sud conservent le système décimal.
Les spécialistes ne s’accordent pas sur l’origine exacte du comptage par vingt. Selon le Guichet du Savoir, il serait probablement hérité des Celtes et des Gaulois, mais une autre explication évoque la numération normande, d’origine germanique, adoptée dès le XIIe siècle. Les textes médiévaux gardent la trace de cette logique : six-vingts pour 120, sept-vingts pour 140, et Racine écrivait encore à Boileau qu’il y avait « six vingt mille hommes » sur quatre lignes.
Septante, octante et nonante apparaissent à la fin du Moyen Âge, bâtis sur un comptage de dix en dix.
Paris tranche, la Wallonie regarde ailleurs
Ces formes n’ont jamais régné sans partage. Elles étaient relativement plus fréquentes au XVIe siècle qu’aujourd’hui dans la langue écrite, mais il est faux de dire qu’elles dominaient le français médiéval. À Paris, elles déclinent dès le XVe siècle, et le grammairien Vaugelas préconise de les remplacer. Avec Gilles Ménage, il pèse lourd sur l’Académie française et les auteurs de dictionnaires du XVIIe siècle. C’est l’Académie qui adopte alors, pour toute la France, le système vigésimal pour 70, 80 et 90.
Dans les éditions de 1694, 1718 et 1740, l’Académie cantonne septante aux calculs d’arithmétique. Littré le jugeait pourtant bien préférable à soixante-dix, tout en le disant réservé à des gens du midi de la France.
Le mot n’a pas disparu du jour au lendemain. Il était employé dans toute la partie orientale de la France, ainsi qu’en Suisse romande et en Belgique, où il est resté très vivant. À Lyon, il subsiste dans la langue de Guignol. Dans certaines régions de France, le système décimal a tenu jusqu’après la Première Guerre mondiale.
Aujourd’hui, septante est d’usage courant en Wallonie et à Bruxelles, et l’école l’enseigne.
Quatre-vingts, l’exception belge
Un site spécialisé dans les nombres avance que l’État belge, indépendant depuis 1830, a bâti son enseignement francophone sur l’usage régional ancien plutôt que sur la nouvelle norme venue de France. La chronologie varie selon les sources : certaines situent la normalisation au XVIIe siècle, d’autres au XIXe. Pour le 80, la Belgique dit quatre-vingts, exactement comme la France, et il n’existe pas d’équivalent belge du huitante suisse. Les linguistes du site Français de nos régions jugent d’ailleurs l’histoire du 80 assez singulière pour lui consacrer une publication à part.
Aucune des sources consultées n’explique de façon définitive pourquoi le 80 a résisté en Belgique alors que le 70 et le 90 ont gardé leur forme latine. Reste le résultat à la caisse du supermarché. Un Belge comprend soixante-dix sans le dire lui-même, et 71 se dit septante et un.
La Suisse romande n’est pas plus unanime que nous. Huitante s’entend dans le Vaud, le Valais et le canton de Fribourg, alors que Genève et le Jura disent quatre-vingts. Le 80 est donc le seul nombre sur lequel même les Romands se séparent.
Sources : letribunaldunet.fr | mathematiques42.enseigne.ac-lyon.fr