Ce village flamand a été vidé de ses 900 habitants pour un dock jamais construit : ce que la Flandre propose aujourd’hui aux anciens propriétaires

À Doel, petit village polder coincé entre l’Escaut et les cheminées du port d’Anvers, la Région flamande vient rouvrir un dossier vieux de près de trente ans : que faire des maisons vides, des rues fantômes et des anciens propriétaires spoliés d’un projet portuaire qui n’a, au final, jamais vu le jour à l’échelle prévue ? La réponse tient en quelques pistes concrètes, entre rachat prioritaire, indemnisation complémentaire et baux précaires pour repeupler un village devenu, malgré lui, l’une des attractions les plus photographiées de Flandre.

Doel n’a jamais compté 900 habitants d’un coup, mais c’est bien l’ordre de grandeur de la population qui a vécu ou grandi dans ce village de la commune de Beveren avant que la machine administrative ne se mette en marche. Dans les années 1990, l’extension du port d’Anvers vers le nord devient une priorité économique régionale. Le projet porte un nom qui sonne comme une sentence : le Saeftinghedok, un bassin gigantesque censé avaler le village entier pour offrir aux porte-conteneurs géants un accès direct à la mer du Nord. Doel se trouve littéralement sur le tracé.

À retenir

  • Un village entier vidé pour un projet portuaire qui s’est évaporé en route
  • Des familles spoliées attendent des réparations depuis près de trois décennies
  • La Région flamande propose enfin des solutions concrètes, mais aucune ne redonne le village tel qu’il était

Un village rayé de la carte pour un dock qui n’existe toujours pas

Les expropriations démarrent progressivement à la fin des années 1990 et s’accélèrent au début des années 2000. Des centaines de familles quittent leurs maisons, souvent sous la contrainte, contre une indemnisation fixée par les autorités portuaires. Le hameau voisin d’Ouden Doel disparaît complètement sous les eaux du Deurganckdok, ce bassin qui, lui, a bel et bien été construit entre 2000 et 2005. Mais le grand Saeftinghedok, celui qui devait rayer Doel de la carte, s’est heurté à un mur d’obstacles juridiques, environnementaux et économiques qui dure depuis deux décennies.

Des études d’incidence environnementale répétées, des recours de riverains et d’associations, et surtout une demande réelle du trafic maritime qui n’a jamais justifié un bassin de cette taille : le projet initial a été redimensionné, reporté, puis largement vidé de sa substance. Résultat, un village a été sacrifié pour une infrastructure qui, aujourd’hui encore, n’existe que sur le papier dans sa version originale. L’ironie est amère pour les anciens habitants qui ont vu leur maison rasée ou murée alors que le champ derrière leur jardin est resté un champ.

Des squatteurs, du street art et une poignée d’irréductibles

Ce qui rend Doel fascinant, au-delà du gâchis administratif, c’est ce qui s’y est passé une fois les habitants partis. Des artistes de rue du monde entier ont investi les façades abandonnées, transformant le village en galerie à ciel ouvert. Des collectifs, des squatteurs et quelques irréductibles propriétaires ont refusé de céder, engageant des procédures qui ont parfois abouti : certains jugements ont reconnu que des expropriations avaient été menées sans base légale suffisamment solide, forçant la Région à revoir sa copie au fil des années.

Le port d’Anvers-Bruges, né de la fusion des deux ports en 2022, hérite aujourd’hui de la gestion foncière de ce dossier explosif. Une poignée de résidents, souvent des agriculteurs restés sur leurs terres ou des habitants ayant gagné en justice le droit de rester, continuent de vivre à Doel dans un climat d’incertitude permanente. Le village attire chaque année des dizaines de milliers de visiteurs venus photographier ses maisons éventrées et ses fresques murales, une forme de tourisme de la ruine qui n’était évidemment pas prévue au programme initial.

Ce que la Flandre met sur la table aujourd’hui

Face à l’abandon de fait du grand projet portuaire, le gouvernement flamand a dû revoir sa stratégie. Plusieurs pistes concrètes sont désormais proposées aux anciens propriétaires et à leurs ayants droit. La première consiste en un droit de rachat prioritaire : les familles qui avaient été expropriées peuvent, dans certaines conditions, récupérer leur ancien bien si celui-ci n’est finalement pas nécessaire au projet portuaire redimensionné. La seconde piste passe par des compensations financières complémentaires pour celles et ceux qui estiment avoir été indemnisés à un prix bradé à l’époque, en particulier lorsque des jugements ultérieurs ont pointé des vices de procédure.

Une troisième option, plus originale, consiste à relouer les maisons encore debout via des baux précaires à des candidats prêts à s’installer temporairement, le temps que le sort définitif du village soit tranché. Cette formule permet de limiter la dégradation du bâti tout en évitant que la Région ne s’engage sur un statut définitif, faute de certitude sur l’avenir du Saeftinghedok. Enfin, une partie du noyau historique du village, son église, sa place, quelques rues, a été sanctuarisée dans les versions les plus récentes du plan d’aménagement portuaire, avec l’idée d’y maintenir une activité agricole et touristique pérenne plutôt qu’un rasage total.

Ce qui frappe, avec le recul, c’est la disproportion entre l’ampleur du sacrifice imposé aux habitants et la réalité économique du projet qui l’a justifié. Un village entier vidé de sa substance pour une infrastructure qui, vingt-cinq ans plus tard, reste largement hypothétique : voilà un cas d’école que les urbanistes belges citent régulièrement quand ils évoquent les dérives possibles des grands projets d’aménagement du territoire. Doel reste aujourd’hui un point de passage obligé pour qui veut comprendre comment la Belgique planifie, ou plutôt improvise, ses infrastructures portuaires face aux impératifs économiques mondiaux.