Le point culminant de la Belgique n’est pas tout à fait naturel. À 694 mètres d’altitude, le Signal de Botrange plafonnait à un chiffre un peu ingrat aux yeux des autorités des années 1920, alors un général belge a eu une idée toute simple : entasser de la terre et des moellons pour grappiller les six mètres manquants et afficher fièrement 700 mètres. Voilà toute l’histoire de la butte Baltia, ce petit tertre artificiel qui fait sourire les géographes depuis un siècle, parce qu’il résume à merveille cette manie très belge de vouloir arrondir les choses, quitte à tricher un peu avec la nature.
À retenir
- Un traité international offre soudainement à la Belgique un nouveau sommet en 1919
- L’altitude réelle ne plaît pas aux autorités : elles décident de corriger la nature
- Des traders londoniens ignorent que leurs données passent par une colline bricolée en Belgique
Un sommet offert par le traité de Versailles
Avant 1919, le toit de la Belgique se trouvait ailleurs, à la Baraque Michel, un relais forestier culminant à 674 mètres dans les Hautes Fagnes. Tout bascule avec la Première Guerre mondiale : à la suite de l’annexion des cantons de l’Est par la Belgique en 1919, en application du traité de Versailles (article 34), le lieu-dit Botrange devient le point culminant du royaume. L’Allemagne cède ce territoire pour compenser les dommages causés par la guerre, et la Belgique hérite d’un nouveau sommet sans avoir déplacé le moindre gramme de terre.
Le personnage clé de cette histoire s’appelle Herman Baltia. Ce major, promu lieutenant-général, assuma la fonction de « haut-commissaire royal » des cantons de l’Est entre janvier 1920 et juin 1925. C’est lui qui, en avril 1923, décide de marquer le coup. Quatre années plus tard, en avril 1923, à l’initiative du lieutenant-général Herman Baltia, à l’époque haut commissaire du Roi pour les Cantons de l’Est, il est décidé d’ériger une butte pour signaler et mettre en valeur le lieu qui devient le Signal de Botrange. Le geste est autant symbolique que pratique : il fallait bien matérialiser ce nouveau sommet du royaume, fraîchement acquis et encore mal connu du grand public belge.
Six mètres de terre pour un chiffre rond
La butte elle-même n’a rien d’un exploit d’ingénierie. Il s’agit d’un observatoire construit en moellons, entouré d’un tertre d’environ 6 mètres de haut. On y grimpe par un escalier qui débouche sur une petite plateforme, où trône une table d’orientation. Un escalier donne accès à une plate-forme sur laquelle se trouve une tablette en pierre de taille sur un socle quadrangulaire, dont la face supérieure indique l’altitude. Rien de spectaculaire, donc, mais l’effet est immédiat : en montant ces quelques marches, chaque visiteur devient, l’espace de quelques secondes, la personne la plus haute perchée du pays.
Onze ans plus tard, en 1934, un autre monument vient compléter le décor. Une tour en pierre remplace l’ancienne tour d’observation en bois construite à l’époque prussienne, portant le sommet à une altitude fictive encore plus impressionnante. La première tour en bois, érigée à l’époque prussienne (1889), a été remplacée par la tour actuelle, haute de 24 m, construite en 1934. Avec cette tour, on culmine en théorie à 718 mètres, un chiffre qui n’existe évidemment que sur le papier et dans les brochures touristiques. La butte Baltia, elle, a fini par recevoir une reconnaissance officielle bien méritée : ce monument historique est classé depuis 1991 et marque le point culminant de la Belgique.
Un sommet toujours disputé (et devenu high-tech)
L’histoire aurait pu s’arrêter là, mais Botrange a connu son petit soubresaut géopolitique récent. En 2010, des calculs allemands couplés à Google Earth ont semé le doute sur la légitimité du site. Les calculs allemands et Google Earth ont provoqué une certaine agitation, affirmant que ce n’est pas le signal de Botrange, haut de 694 mètres, qui est le lieu le plus haut de Belgique mais le Weisser Stein de Mürringen. L’Institut géographique national belge a dû mener l’enquête. L’IGN a voulu tirer tout ça au clair et, après être allé enquêter sur place, a rejeté ces allégations. Botrange garde donc son titre, la butte Baltia conservant ainsi tout son sens symbolique.
Le site a aussi trouvé une seconde vie très éloignée du tourisme fagnard. Depuis 2013, une antenne discrète installée juste à côté de la tour historique sert un tout autre maître : la finance internationale. En novembre 2013, une tour de 50 mètres avec antennes paraboliques a été installée pour fournir un échange de données par transmission micro-ondes entre la Bourse de Londres et celle de Francfort, car la transmission via satellite ou fibre optique implique un léger délai qui perturbe le trading boursier ; le transfert de données s’effectue en temps réel via la station intermédiaire de Botrange. Un point culminant né d’un traité de paix qui sert, un siècle plus tard, à faire gagner des millisecondes aux traders londoniens et francfortois. Il y a quelque chose d’assez cocasse à imaginer des ordres boursiers survoler les tourbières fagnardes à la vitesse de la lumière, juste au-dessus d’une butte de terre montée à la pelle par des ouvriers communaux.
Une balade qui vaut le détour
Le site reste aujourd’hui une destination prisée des randonneurs, avec le Centre Nature de Botrange tout proche et un parcours pédagogique retraçant l’histoire mouvementée des cantons de l’Est, jusqu’au monument du « Manifeste de Botrange » inauguré en 2014. Ce qui frappe surtout sur place, c’est le climat : on grelotte à Botrange bien davantage qu’ailleurs en Belgique. Les précipitations y sont beaucoup plus importantes que dans le reste du pays, avec une moyenne annuelle de 1 450 mm contre 800 mm à Uccle, et plus de 200 jours de précipitations par an. De quoi comprendre pourquoi les brumes fagnardes ont donné son nom à ce coin de pays, et pourquoi grimper les six marches de la butte Baltia, un jour de brouillard bien de chez nous, reste une expérience assez unique en Belgique.
Sources : focusonbelgium.be | ardenneresidences.com