J’ai transféré mes économies sur le « compte sécurisé » dicté au téléphone juste pour les mettre à l’abri : trois jours plus tard, j’ai compris pourquoi rien ne me serait rendu

Le compte « sécurisé » proposé au téléphone n’a jamais existé : c’est l’IBAN de l’escroc lui-même. Trois jours, une semaine ou une heure après le virement, la réponse de la banque est presque toujours la même : l’argent ne revient pas, parce que c’est vous, et vous seul, qui avez validé l’opération. Ce scénario, des dizaines de Belges le vivent chaque semaine, et il porte un nom précis dans le jargon des autorités : la fraude au compte à sécurité renforcée.

À retenir

  • Un fraudeur se fait passer pour un employé bancaire et vous force à transférer votre argent vers un prétendu « compte sécurisé »
  • L’IA et le clonage vocal rendent l’arnaque plus crédible et les signalements ont augmenté de 50% en un an
  • Les banques refusent de rembourser dans 92% des cas car vous avez vous-même validé l’opération

Un mécanisme rodé, qui joue sur la panique

Le principe tient en une phrase, décrit noir sur blanc par le Centre pour la Cybersécurité Belgique : les fraudeurs essaient de gagner la confiance de la victime en se faisant passer pour un-e employé-e de la banque et l’invitent à transférer son argent sur un prétendu nouveau compte sécurisé soi-disant en raison d’une escroquerie sur son compte courant. Le vernis est toujours le même : une fraude serait en cours, il faut agir vite, et surtout ne pas raccrocher pour vérifier. Le résultat, lui, ne varie jamais non plus. Ce compte sécurisé n’existe pas, et lorsque l’argent est transféré, il se retrouve directement sur le compte du fraudeur.

Ce qui a changé, en 2026, c’est l’échelle du phénomène et sa sophistication technique. Les signalements de phishing reçus par le Centre pour la Cybersécurité Belgique tournent autour de 42 000 par jour au premier trimestre 2026, contre 25 000 à 27 000 par jour l’année précédente, soit une hausse approchant les 50 % en un an. Et ces chiffres restent optimistes : le porte-parole du Centre souligne que ces chiffres sous-estiment la réalité, puisque seules les arnaques « classiques » par courriel ou SMS y sont comptées. L’intelligence artificielle a ajouté une couche supplémentaire de crédibilité à l’arnaque. Selon la police fédérale belge, des logiciels gratuits permettent de cloner une voix à partir d’un extrait audio de trois secondes, de quoi imiter un conseiller connu, voire un proche, avec un naturel troublant. Une story Instagram ou un message vocal WhatsApp suffit désormais à fournir la matière première.

Pourquoi la banque ne rembourse presque jamais

C’est là que se niche le vrai piège, celui qui explique le titre de cet article. La loi belge protège solidement les victimes d’opérations non autorisées, celles où quelqu’un pirate un compte à l’insu de son titulaire. Dans ce cas, le principe est clair : lorsque des virements bancaires sont effectués à l’insu de la victime, la banque doit rembourser, les charges maximales pouvant être prises par la victime étant de 50 euros. Mais la fraude au « compte sécurisé » ne rentre pas dans cette case. La victime a elle-même composé les codes, validé l’application, confirmé le virement. Juridiquement, l’opération est dite « autorisée », et là, tout se complique.

L’affaire jugée à Anvers en mai 2026 illustre parfaitement cette zone grise. Un couple de seniors s’est fait piéger par un faux employé de banque et a perdu près de 50 000 euros en deux virements vers un compte portugais. La banque refusait d’indemniser le couple, estimant que les clients avaient eux-mêmes validé les opérations en utilisant leur carte, leur code secret et des codes reçus par SMS, donc que les virements étaient authentifiés, donc autorisés. Le juge des référés a finalement ordonné le remboursement immédiat, mais Febelfin, la fédération du secteur bancaire, a immédiatement tempéré la portée de la décision : la législation ne vise la responsabilité des banques qu’en cas de transactions non autorisées, alors que de plus en plus d’escroqueries reposent précisément sur la manipulation de la victime afin qu’elle effectue elle-même le virement.

Le constat politique est sévère. Le ministre fédéral de la Protection des consommateurs, Rob Beenders, a interpellé l’ensemble du secteur bancaire sur ce point, relevant que les victimes ne seraient remboursées que dans 8 % des cas. Un projet de loi visant un remboursement sous 24 heures est actuellement à l’étude, mais tant qu’il n’est pas voté, la règle de base reste implacable : un virement que vous avez vous-même effectué, même sous la panique la plus totale, n’ouvre aucun droit automatique au remboursement. C’est précisément ce que découvre, trois jours plus tard, la personne qui pensait avoir « mis son argent à l’abri ».

Les réflexes qui font la différence

La meilleure défense reste la plus simple : raccrocher. Aucune institution financière ne demandera jamais un code, un mot de passe ou un virement de protection par téléphone. Febelfin est catégorique sur ce point : aucune banque ne demande un code, un PIN, une confirmation par application ni un virement vers un « compte sécurisé ». Si un doute subsiste, la seule vérification valable consiste à rappeler soi-même sa banque via le numéro officiel figurant au dos de la carte, jamais via le numéro communiqué par l’appelant.

Si l’argent a déjà quitté le compte, chaque minute compte réellement, car certains transferts peuvent encore être bloqués en chaîne avant d’atterrir définitivement chez l’escroc. Le réflexe belge à avoir en tête, celui que la police recommande systématiquement, s’articule autour de trois démarches : contacter immédiatement Card Stop au 070 344 344 pour signaler la fraude et tenter de bloquer les opérations en cours, déposer plainte à la police locale, seule façon d’ouvrir une enquête individuelle, et signaler les faits au Point de Contact belge (pointdecontact.belgique.be) ou transmettre le message suspect à suspicious@safeonweb.be. À partir du moment où vous avez perdu de l’argent ou que vous êtes victime d’une extorsion, contactez votre banque et/ou Cardstop si vous avez transmis des informations bancaires, si de l’argent disparaît de votre compte ou si vous avez transféré de l’argent à un fraudeur.

Un détail mérite d’être connu avant même de décrocher son téléphone : la charge de la preuve, en cas de litige avec sa banque, ne repose pas uniquement sur la victime. La charge de la preuve de la fraude ou de la négligence pèse intégralement sur la banque, ce qui ne la dispense pas de rembourser les fonds, quitte à démontrer par la suite la négligence du client. un refus de remboursement n’est jamais une fin en soi : contester par écrit, réclamer les motifs précis du refus et, au besoin, saisir le service de médiation des conflits financiers reste une démarche parfaitement légitime, même quand le premier réflexe de la banque est de renvoyer la responsabilité vers le client.