« Je ne savais pas que c’était interdit » : ce piège à frelons que tout le monde pose au jardin est illégal

Chaque printemps, le même réflexe se répand dans les jardins belges : une vieille bouteille en plastique, un mélange sucré au fond, quelques trous percés dans le bouchon, et hop, voilà le piège « fait maison » suspendu à un arbuste. Le geste part d’une bonne intention, celle de lutter contre le frelon asiatique. Le problème ? Ce type de dispositif est interdit par la loi. Et il fait probablement plus de mal que de bien.

À retenir

  • Les pièges maison à frelons capturent 95% d’autres insectes que des frelons asiatiques
  • Le piégeage sans encadrement est interdit dans les zones Natura 2000 et soumis à autorisation ailleurs
  • Un vrai piège légal existe, calibré au millimètre, avec une recette d’attractif très précise

Un envahisseur bien installé, une riposte mal calibrée

La Belgique a accueilli son premier nid de frelon asiatique dans la région de Tournai en 2016. Depuis, l’espèce s’est répandue à une vitesse qui a pris tout le monde de court. Le printemps 2025 a marqué un tournant particulièrement préoccupant : à la faveur d’un printemps relativement chaud, le nombre de nids a fortement augmenté en Wallonie, passant de quelques centaines seulement en 2022 à entre 8.000 et 9.000 nids en 2025, selon le Service public de Wallonie. On évalue que ce frelon a construit durant l’été 2025 près d’un million de nids en Europe occidentale.

Face à cette invasion, la tentation du piège bricolé est compréhensible. Sauf que les dispositifs à noyade, comme les pièges à guêpes classiques, sont proscrits et interdits par la loi car ils entraînent la mort de nombreux insectes non ciblés par le piégeage. Ces bouteilles découpées ou ces récipients remplis de liquide sucré qu’on trouve en pagaille sur les marchés ou dans les brocantes sont précisément ce type de dispositif : des pièges à noyade, sans discrimination, sans sélectivité. Un vrai filet indifférent à ce qu’il capture.

Le problème, c’est ce que le piège capture d’autre

Les scientifiques s’accordent sur le fait que le piégeage de printemps non encadré est dévastateur pour les insectes indigènes : la plupart des pièges « maison » et même certains pièges commerciaux capturent plus de 95% d’autres insectes que des frelons asiatiques, notamment de jeunes reines de bourdons ou de guêpes communes. en croyant protéger les abeilles, on liquide allègrement les bourdons, les syrphes, les papillons. L’impact sur ces espèces pourrait même être pire que celui de la prédation du frelon asiatique, qui s’exerce plus tard dans la saison quand les colonies de bourdons et de guêpes sont bien établies.

Le journaliste de terrain le confirme, lui aussi : l’erreur la plus courante consiste à verser le mélange directement dans le bocal, sans éponge, transformant ainsi le piège en « piège noyade » tuant massivement mouches, syrphes, papillons et autres guêpes utiles à l’environnement. Un geste anodin en apparence, qui transforme l’outil de lutte en machine à broyer la biodiversité locale. Et ce printemps, avec des millions de jeunes reines de bourdons à la recherche d’un site de nidification, le timing est particulièrement sensible.

Les pièges doivent être conçus pour éviter de capturer d’autres insectes bénéfiques comme les abeilles, les guêpes ou les papillons. Les pièges à noyade, souvent fabriqués avec des bouteilles en plastique remplies d’appât sucré, ne laissent aucune chance aux insectes qui y rentrent et sont donc à proscrire en raison de leur impact écologique désastreux.

Ce que la loi dit vraiment (et où le piégeage est carrément interdit)

La réglementation est claire, même si peu de gens la connaissent. Le piégeage est interdit dans les zones Natura 2000 sans dérogation octroyée par Bruxelles Environnement. Dans les parcs et espaces publics hors Natura 2000, une autorisation de l’administration gestionnaire (commune ou Bruxelles Environnement) est requise avant toute pose. Sur les terres privées, ce n’est pas une zone de non-droit non plus : seuls les pièges sélectifs homologués sont tolérés, dans des conditions strictes.

Le piégeage reste une méthode controversée en raison de son efficacité non prouvée et du risque de capturer des espèces non ciblées. Lorsqu’il est mis en œuvre pour protéger certaines zones à risque accru, il est impératif de suivre des protocoles précis. En Région bruxelloise, les volontaires doivent même signer une convention avec les coordinateurs du piégeage avant de poser quoi que ce soit. On est loin du coup d’impulsion du samedi matin au jardin.

Le piégeage n’est d’ailleurs pas présenté comme une stratégie globale par les autorités. Il est considéré comme une action préventive pour la protection de sites à enjeux spécifiques : dans un rayon de 200 mètres des ruchers subissant une prédation importante, ou dans un rayon de 200 mètres des nids observés l’année précédente. Pas dans votre jardin de banlieue où vous avez aperçu un frelon une fois en août.

Comment piéger sans enfreindre la loi ?

Le piège légal existe. Il ressemble à un pot de confiture, avec un couvercle perforé conçu au millimètre près. Les trous d’entrée et de sortie ont été calibrés pour retenir le frelon asiatique tout en permettant aux autres insectes de ressortir, et en empêchant l’entrée du frelon européen. La recette de l’attractif est elle aussi standardisée : un tiers de sirop de grenadine, un tiers de bière et un tiers de vin blanc, disposés sur une éponge placée dans le fond du pot. Le vin blanc joue un rôle de répulsif naturel pour les abeilles. La bière diffuse l’odeur sucrée. La grenadine apporte l’énergie que les reines cherchent au printemps.

Le piège peut être installé dès le 15 mars et doit être retiré au plus tard le 15 mai. Il doit être visité tous les deux à trois jours pour permettre de libérer vivants les insectes non ciblés et renouveler l’attractif sur l’éponge. Pas question de poser le dispositif et de l’oublier pendant quinze jours. Si la majorité des captures concernent d’autres espèces, ou que des reines de frelons européens sont capturées, mieux vaut arrêter : vous faites probablement plus de mal que de bien.

Plusieurs communes wallonnes ont compris qu’il valait mieux encadrer que laisser faire. Des communes comme Mons, La Louvière, Namur, Ciney ou Spa distribuent désormais gratuitement des pièges sélectifs à leurs habitants, avec les instructions qui vont avec. Le Brabant wallon a monté l’opération « Gardiens de la ruche », dont un kit gratuit comprenant un ou plusieurs pièges sélectifs a été mis à disposition des citoyens afin de freiner la propagation du frelon asiatique et de réduire son impact sur nos abeilles.

Le signal politique suit : le plan d’actions wallon pour 2026 a été plafonné à un million d’euros, contre seulement 180.000 euros en 2025. L’ampleur du problème commence à être prise au sérieux à la bonne échelle. Reste à savoir si les citoyens joueront le jeu collectif, ou continueront à bricoler en solo dans leur jardin avec une bouteille recyclée. Car au fond, le vrai piège dans cette histoire, ce n’est pas celui qu’on pose sur la branche d’un poirier.