Pourquoi l’hôtel de ville de Bruxelles est asymétrique : les chantiers successifs, la tour décentrée et la légende de l’architecte

L’hôtel de ville de Bruxelles est asymétrique parce qu’il n’a jamais été dessiné d’un seul jet : l’aile gauche date du XVe siècle, l’aile droite est venue plus tard, et la tour, plantée à gauche de l’axe de la porte d’entrée, a été bâtie par un architecte qui ne cherchait pas la symétrie. La légende du maître qui se jette du haut de sa tour, désespéré par son erreur, est en revanche une belle histoire sans fondement documenté.

À retenir
  • L’aile gauche date du XVe siècle, l’aile droite est postérieure.
  • La tour s’élève au-dessus de l’aile droite, hors de l’axe de la porte.
  • Aucun document d’époque ne confirme la légende d’un architecte suicidé.

Deux ailes, deux époques

Sur la Grand-Place, le bâtiment gothique frappe d’abord par sa façade longue, rythmée par ses fenêtres à arcs et ses niches. Elle ne compte pas le même nombre de travées de part et d’autre de la porte centrale : l’aile gauche est plus courte que la droite.

Cela s’explique par le calendrier du chantier. L’aile gauche est la plus ancienne, et sa première pierre est traditionnellement associée à l’année 1402 et à Jacques van Thienen, architecte de la ville, souvent cité pour ce premier chantier.

Le bâtiment répondait à une ambition précise. Bruxelles était alors une cité drapière prospère, dont les échevins voulaient une maison commune capable de rivaliser avec celles de Bruges ou de Gand, et le premier corps de logis devait déjà suffire à cette fierté civique.

Puis vint l’aile droite, plus longue.

Elle fut édifiée à partir de 1444 sous la direction de Jan van Ruysbroeck, selon la tradition, qui y voit aussi l’auteur de la tour. Plusieurs sources locales évoquent la pose d’une première pierre par le futur Charles le Téméraire, alors enfant. Cette aile a été conçue pour agrandir l’ensemble, non pour le rééquilibrer, et son plan a donc suivi la configuration du terrain et des rues autour.

Une tour qui ne tombe pas au milieu

La tour est le vrai paradoxe du monument. Haute d’environ nonante-sept mètres, elle s’élance du corps du bâtiment, mais pas à son centre : elle s’élève au-dessus de l’aile droite, à distance de la porte d’entrée, que l’œil attend naturellement sous elle.

Ce décalage vient du plan. La tour a été greffée sur la partie récente, ce qui la rapproche de l’axe de l’ensemble tel qu’il existait après le second chantier, plutôt que de l’axe de la porte du premier corps de logis. En clair, elle n’est pas centrée sur l’entrée parce qu’elle ne se rapportait pas à la porte, mais à l’édifice agrandi.

Son sommet est couronné d’une statue de saint Michel terrassant le démon, patron de la ville. Elle mesure à peu près cinq mètres et sert aussi de girouette, ce qui lui vaut d’être l’un des emblèmes les plus reconnaissables de la capitale. Les dimensions de la tour furent d’ailleurs pensées pour dominer les halles et les maisons des corporations qui bordent la place.

Le gothique civique n’obéissait pas à nos canons de régularité, et les maîtres d’œuvre du XVe siècle jonglaient avec des contraintes de parcelles, de budgets et de matériaux. Leur priorité n’était pas de séduire le touriste du XXIe siècle qui compte les fenêtres depuis le parvis, mais de bâtir une maison commune qui en impose.

La légende de l’architecte et ce que disent les archives

Voici l’histoire que les guides racontent volontiers. L’architecte, constatant que sa tour n’était pas dans l’axe, aurait été saisi de honte, serait monté au sommet et se serait précipité dans le vide.

Le récit est dramatique, et il se retrouve dans d’autres villes : plusieurs monuments européens traînent leur propre histoire de bâtisseur suicidé, le même schéma narratif revenant d’une cité à l’autre. Cette récurrence est déjà un indice de légende plutôt que de fait.

Aucun document d’époque n’atteste cet épisode. Les comptes de la ville, qui conservent la trace de paiements aux maîtres d’œuvre, ne mentionnent rien de tel. Les historiens de l’art rappellent par ailleurs que l’asymétrie résulte de chantiers successifs, ce qui rend l’hypothèse d’une « faute » de l’architecte superflue.

Reste que la légende dit quelque chose de notre rapport aux monuments : nous voulons un coupable pour chaque irrégularité. Elle a fini par faire partie du patrimoine immatériel de la Grand-Place, aussi tenace que la dorure des maisons voisines.

Un édifice reconstruit, restauré, transformé

Le bâtiment que l’on voit aujourd’hui n’est pas non plus resté tel quel depuis le XVe siècle. En août 1695, le bombardement ordonné par le maréchal de Villeroi, pendant la guerre de la Ligue d’Augsbourg, a détruit la plus grande partie de la Grand-Place par le feu. L’hôtel de ville, grâce à sa pierre, a mieux résisté que les maisons de bois voisines, et sa tour est restée debout.

La reconstruction de la place, entreprise dans les années qui suivirent, a rendu à l’ensemble son éclat baroque. L’hôtel de ville, lui, a gardé sa silhouette gothique, avec ses statues restaurées et remplacées au fil des siècles, notamment au XIXe siècle, quand un important programme de restauration a retouché les façades et le décor sculpté.

Ce travail de remise en état a été poursuivi au XXe siècle puis au XXIe, avec des campagnes régulières sur la pierre de la tour. La Grand-Place figure sur la liste du patrimoine mondial de l’UNESCO depuis 1998, ce qui encadre aujourd’hui toute intervention.

Le bâtiment continue d’ailleurs à servir : il abrite le collège des bourgmestre et échevins de la Ville de Bruxelles, et on peut le visiter, notamment pour ses salons et sa salle gothique. Un détail à vérifier sur place : la façade, vue de face depuis le milieu de la place, révèle sa dissymétrie bien plus nettement que depuis les angles, où la perspective la gomme.