Pourquoi le palais de justice de Bruxelles est en travaux depuis si longtemps : échafaudages, rénovation et ce qu’on peut voir aujourd’hui

Le palais de justice de Bruxelles est en chantier depuis si longtemps parce qu’il cumule tout ce qui ralentit une rénovation : une taille démesurée, un statut de monument protégé, des responsabilités partagées entre plusieurs administrations et un financement qui avance par à-coups. Le résultat se voit de loin, depuis la place Poelaert comme depuis le bas des Marolles. Il se résume à une carcasse de pierre, des structures métalliques accrochées aux façades et une coupole qui domine la ville.

Les premiers échafaudages datent de 1984.

À retenir
  • Les premiers échafaudages ont été installés en 1984.
  • Le palais compte environ 26 000 m² au sol, soit plus que la basilique Saint-Pierre de Rome.
  • Trois verrous se cumulent : gouvernance partagée, financement irrégulier et audiences qui se tiennent pendant les travaux.
  • Les audiences sont publiques et le hall se visite, avec un contrôle de sécurité à l’entrée.

Un colosse posé sur la colline du Galgenberg

Joseph Poelaert a dessiné le bâtiment à partir de 1860, et le chantier a duré de 1866 à 1883. Avec environ 26 000 m² au sol, l’édifice dépasse en surface la basilique Saint-Pierre de Rome, ce qui en faisait le plus grand bâtiment construit au XIXe siècle. Pour l’ériger, il a fallu raser une partie des Marolles, et les habitants n’ont jamais pardonné : « schieven architek » (architecte tordu) reste, en bruxellois, l’insulte réservée à Poelaert. L’architecte est mort en 1879, quatre ans avant l’inauguration, sans voir son œuvre terminée.

Le bâtiment a subi un second choc en septembre 1944. Lors du retrait des troupes allemandes, un incendie a détruit la coupole d’origine, qui a été reconstruite après la guerre dans une forme légèrement différente, plus haute que l’ancienne. Elle culmine aujourd’hui à une centaine de mètres.

Reste la pierre elle-même. Les façades, faites de calcaire massif, ont encaissé plus d’un siècle de pluie, de pollution urbaine et de gel, et de grands blocs ont fini par se fissurer ou se détacher. C’est l’un des motifs qui ont conduit à protéger les passants par des échafaudages dès les années 1980, le temps d’évaluer les dégâts.

Pourquoi ça traîne : trois verrous qui se cumulent

Le premier verrou tient à la gouvernance. Le bâtiment appartient à l’État fédéral, la Régie des Bâtiments le gère, le SPF Justice et les juridictions l’occupent, et sa protection patrimoniale relève de la Région de Bruxelles-Capitale. Chaque intervention sur une façade ou une salle d’audience doit donc satisfaire plusieurs interlocuteurs, avec des calendriers et des priorités qui ne coïncident pas toujours.

Le chantier avance par tranches, jamais d’un seul tenant.

Le deuxième verrou est financier. Une rénovation de cette ampleur se chiffre en dizaines de millions d’euros au minimum, et les budgets fédéraux de la justice et des bâtiments publics ont longtemps été arbitrés au coup par coup. Les marchés publics, soumis à appel d’offres, imposent des délais qui s’allongent encore quand un lot est contesté ou qu’une étude révèle un problème imprévu. À cela s’ajoutent des normes de sécurité incendie et d’accessibilité qui ont évolué depuis la dernière grande remise à niveau, et des salles d’audience qui ont dû fermer ponctuellement pour des raisons de sécurité.

Le troisième verrou est presque banal : on ne ferme pas un palais de justice pour le rénover. Des audiences s’y tiennent chaque semaine, ce qui oblige à travailler par zones et à déménager des services d’une aile à l’autre. Les bâtiments voisins ont absorbé une partie de l’activité judiciaire bruxelloise, mais la Cour de cassation reste installée dans le palais.

L’échafaudage lui-même a fini par peser dans le débat. Les structures de location coûtent cher à maintenir année après année, et une partie du budget part ainsi dans la protection plutôt que dans la restauration.

Ce que l’on voit aujourd’hui

Depuis la place Poelaert, la grande façade monumentale se lit mieux qu’à l’époque où elle disparaissait presque entièrement sous les tubes métalliques. Des zones ont été nettoyées et restaurées, mais d’autres restent couvertes, ce qui donne à l’ensemble un aspect de damier : pierre claire ici, structure d’acier là. Il faut rester prudent sur l’état exact du chantier, qui évolue d’un lot à l’autre, et vérifier sur place plutôt que de se fier à des photos anciennes.

La coupole attire toujours le regard, même quand ses abords sont encombrés. Elle se repère depuis plusieurs quartiers de la capitale et sert de point de repère aux Bruxellois autant que le Mont des Arts ou l’Atomium.

À l’intérieur, la salle des pas perdus, le grand hall sous la coupole, reste l’espace le plus saisissant. Les escaliers monumentaux, les colonnes massives et les hauteurs vertigineuses y donnent à voir ce qu’imaginait Poelaert : un temple de la loi conçu pour écraser le justiciable par sa grandeur. Les travaux y alternent avec des périodes de calme, selon les zones concernées.

Y aller, regarder, comprendre

Les audiences sont publiques, et le hall se visite en dehors des moments d’affluence, après un contrôle de sécurité à l’entrée. Les horaires et les zones accessibles varient selon l’avancement des travaux, mieux vaut donc s’informer avant de se déplacer. Les Journées du patrimoine, chaque septembre à Bruxelles, ouvrent parfois des espaces habituellement fermés, et des visites guidées sont proposées de manière ponctuelle par des associations de patrimoine.

Pour ceux qui préfèrent le point de vue extérieur, la place Poelaert offre un panorama sur la ville basse, du côté des Marolles. On y accède gratuitement par l’ascenseur public de la rue Haute, qui relie le quartier à la place en quelques dizaines de secondes.

Dernier détail : le Galgenberg, la « colline de la potence », portait ce nom bien avant Poelaert, parce que les condamnés y étaient exécutés. Le palais de justice a donc été bâti sur le lieu même où l’on rendait autrefois la justice la plus expéditive.