La Belgique a été le premier pays européen à légiférer sur la semaine de quatre jours. Un titre qui sonnait comme une fierté nationale. Trois ans après, les résultats sont plus nuancés qu’attendu, et certains chiffres qui remontent depuis la fonction publique méritent qu’on s’y arrête sérieusement.
À retenir
- Pourquoi la Belgique a été pionnière, mais reste seule dans l’adoption
- Les chiffres d’absentéisme qui contredisent complètement les promesses initiales
- Ce qui fatigue vraiment les gens au travail n’a rien à voir avec le nombre de jours
Un Labour Deal historique, une adoption qui traîne
La Belgique est devenue le premier pays d’Europe à légiférer pour une semaine de quatre jours. En février 2022, les travailleurs belges ont obtenu le droit d’effectuer une semaine complète en quatre jours au lieu de cinq, sans perte de salaire. Sur le papier, c’était révolutionnaire. Dans les faits, l’enthousiasme a vite rencontré la résistance des habitudes.
Le Labour Deal permet aux travailleurs cols blancs et cols bleus de prester leurs heures habituelles en quatre journées plus longues au lieu de cinq, tout en maintenant leur temps de travail hebdomadaire, leur salaire et leurs avantages. Concrètement, un travailleur qui preste 38 heures par semaine peut donc travailler 9,5 heures par jour pendant 4 jours et bénéficier d’un jour de libre supplémentaire, sans perdre de salaire.
Mais voilà le paradoxe belge dans toute sa splendeur : la Belgique a eu le courage de légiférer sur la semaine de quatre jours, mais cela n’a pas vraiment pris auprès des travailleurs. Une enquête récente du prestataire RH Acerta montrait que seulement 0,8 % des travailleurs belges avaient adopté la semaine de quatre jours. À titre de comparaison, un rapport Acerta d’octobre 2023 confirmait que seuls 1,9 % des employeurs avaient des travailleurs avec une semaine de quatre jours à temps plein.
Dans la fonction publique : un cadre plus complexe qu’il n’y paraît
La mesure collective de la semaine de quatre jours s’applique aux employeurs et travailleurs du secteur privé. Elle n’est pas applicable au secteur public, à l’exception des entreprises publiques autonomes comme la SNCB, la Poste ou Belgacom. Pour les fonctionnaires fédéraux, un autre dispositif existe de longue date : dans le régime de la semaine de quatre jours, le fonctionnaire travaille quatre jours entiers par semaine avec un jour libre. Durant cette période, il ne peut pas exercer d’activité lucrative pendant son jour libre.
Un membre du personnel fédéral peut demander à travailler selon ce régime uniquement si celui-ci est prévu au sein de son organisation et s’il dispose de l’autorisation du fonctionnaire dirigeant. L’autorisation est valable pour trois mois minimum et six mois maximum. Le membre du personnel ne peut pas être contraint de travailler selon ce régime. Et le fonctionnaire qui opte pour ce régime touche un traitement mensuel égal à 80 % de son salaire à temps plein, majoré d’un montant de base indexé. C’est là une différence fondamentale avec le Labour Deal du privé : ici, on travaille moins et on gagne moins.
En 2024, un arrêté royal a étendu les possibilités au secteur public fédéral avec un régime hebdomadaire alterné, modifiant diverses dispositions relatives à la semaine de travail de quatre jours à temps plein, publié au Moniteur belge du 29 février 2024.
Ce que personne n’avait prévu : l’absentéisme qui monte, pas qui baisse
L’objectif affiché du Labour Deal était, entre autres, de réduire le burn-out et l’absentéisme chronique. Le gouvernement belge avait introduit la semaine de quatre jours pour améliorer l’équilibre vie privée-vie professionnelle et poursuivre l’objectif d’un taux d’emploi de 80 % à l’horizon 2030. Résultat trois ans plus tard : en 2024, plus de 10 % des jours ouvrables ont été perdus pour cause d’absentéisme, une première historique.
Dans la fonction publique fédérale, le taux d’absence pour cause de maladie a encore augmenté en 2023. On compte 6,71 jours de travail sur 100 non prestés pour cause de maladie. Le nombre d’absences d’un jour a fortement augmenté en 2023, de 30,4 % par rapport à 2022. Derrière ces absences, pour 8 absences d’un jour sur 10, aucun certificat médical n’a été présenté, et les troubles mentaux liés au stress restent la principale cause d’arrêts maladie, suivis des troubles locomoteurs.
Au Service public de Wallonie, les chiffres sont encore plus parlants. L’aménagement du temps de travail en fin de carrière, bien que salué par les agents qui en bénéficient, n’a pas permis de réduire le taux d’absentéisme : il atteignait 14,4 % en 2024, contre 7,6 % en 2018. Une quasi-doubling en six ans, malgré les mesures de flexibilisation.
Une partie de l’explication vient d’une réforme connexe : depuis novembre 2022, les travailleurs ne sont plus tenus de fournir un certificat médical pour justifier un jour d’absence, et ce jusqu’à trois fois par an. Depuis l’instauration de cette mesure, les absences d’un jour ont grimpé de 44 %.
Le grand paradoxe belge : tout le monde veut les quatre jours, personne ne les prend
Une étude a révélé que 47,8 % des 20-30 ans préfèrent une semaine de quatre jours. La demande existe, mais l’adoption traîne. Pourquoi ? De nombreuses entreprises sont réticentes, citant des craintes de désorganisation et des difficultés à restructurer les charges de travail. Les syndicats ont également exprimé des réserves sur la potentielle augmentation de la charge quotidienne, susceptible de mener au burn-out.
Le modèle belge est structurellement différent des expériences qui ont réussi ailleurs. Les résultats ne sont pas aussi positifs quand les employés tentent de compresser 40 heures de travail en quatre jours. Des études indépendantes, dont un sondage Gallup de 2022, suggèrent que cette approche conduit à un burn-out accru. L’Islande avait, elle, travaillé sur une réduction réelle des heures. 86 % de la main-d’œuvre islandaise a désormais accès à des contrats flexibles ou à horaire réduit.
En Belgique, seulement environ 0,8 % des salariés à temps plein du secteur privé ont opté pour le planning compressé en quatre jours, et à peine 2,75 % des entreprises ont au moins un travailleur qui l’utilise. Les grandes entreprises participent davantage, tandis que les PME invoquent des obstacles administratifs et des préoccupations de coûts.
Ce qui remonte concrètement dans la fonction publique, c’est surtout une question de culture organisationnelle. L’absentéisme de courte et moyenne durée a légèrement diminué en 2025, mais l’absentéisme de longue durée continue d’augmenter : au total, plus d’un jour ouvrable sur dix a été perdu pour cause de maladie l’année dernière. Le gouvernement De Wever en a pris acte : la prévention de l’incapacité de travail et la réintégration des malades de longue durée figurent parmi les priorités de l’accord de gouvernement 2025-2029. Une loi en ce sens est entrée en vigueur au 1er janvier 2026, imposant notamment aux employeurs publics une politique active d’absentéisme formalisée.
L’enseignement inattendu de cette expérience belge tient en une phrase : donner le droit de travailler moins de jours ne suffit pas à faire travailler mieux, ni à soigner ce qui fatigue vraiment les gens au travail. Dans la fonction publique fédérale, les maladies psychiques sont la principale cause médicale de l’absentéisme, la dépression et le burn-out étant à l’origine de 34,4 % des jours de maladie. Tant que ces causes profondes ne sont pas traitées, qu’on travaille quatre jours ou cinq, le problème reste entier.
Sources : news.belgium.be | lavenir.net