Au gouffre de Belvaux dormait un phénomène unique en Europe de l’Ouest : une rivière entière disparaît sous la montagne pendant 24 heures

À Belvaux, petit village de l’entité de Rochefort, la Lesse s’engouffre littéralement sous terre et disparaît du paysage pendant environ une journée avant de rejaillir, quatre kilomètres plus loin à vol d’oiseau, dans la fameuse grotte de Han-sur-Lesse. Ce phénomène de rivière souterraine à parcours complet, sans aucun tronçon visible en surface sur cette distance, reste considéré par les spécialistes du karst comme l’un des plus spectaculaires d’Europe occidentale. Pas une cascade qui s’infiltre partiellement, pas un ruisseau qui suinte dans la roche : toute la masse d’eau de la Lesse s’avale d’un coup dans une faille calcaire, direction les entrailles du massif de Boine.

À retenir

  • Une rivière belge s’avale entièrement dans une faille calcaire et traverse une montagne dans le noir complet
  • Le trajet souterrain varie de quelques heures à plus de 24h selon les conditions hydrologiques et le débit
  • Ce réseau karstique fascinant intrigue les scientifiques depuis plus d’un siècle et reste l’un des plus vastes d’Europe accessible au public

Un gouffre qui avale une rivière entière

Le mécanisme tient à la géologie très particulière de la Famenne, cette dépression calcaire qui traverse le sud de la province de Namur. La roche y est du calcaire dévonien, tendre et soluble, creusé depuis des millénaires par l’acidité naturelle de l’eau de pluie. Résultat : un vrai gruyère souterrain, truffé de galeries, de siphons et de salles parfois immenses. Au niveau du gouffre de Belvaux, aussi appelé la perte de la Lesse, la rivière rencontre une faille qui l’aspire intégralement, sans laisser le moindre filet d’eau continuer son chemin en surface.

La suite du parcours se fait donc à l’aveugle, sous la colline, dans un réseau que les spéléologues estiment nettement plus long que la distance à vol d’oiseau, du fait des multiples détours, remontées et siphons que l’eau doit franchir. La rivière ressort finalement dans la salle d’entrée de la grotte de Han, où des milliers de touristes embarquent chaque année en barque sans forcément réaliser qu’ils flottent sur une eau qui vient de traverser une montagne dans le noir complet.

Vingt-quatre heures dans le noir, ça dépend du temps qu’il fait

Le chiffre de 24 heures n’est pas une constante figée, plutôt un ordre de grandeur observé lors des expériences de traçage réalisées avec des colorants inoffensifs déversés à l’amont. Les hydrogéologues belges suivent depuis longtemps ce genre de protocole : on injecte un traceur fluorescent au gouffre de Belvaux, puis on guette sa réapparition à Han-sur-Lesse. Ces essais montrent que la durée du trajet souterrain varie énormément selon les conditions hydrologiques. En période de crue, quand le débit est fort et la pression énorme, l’eau peut traverser le massif en quelques heures à peine. En période d’étiage, quand la Lesse coule au ralenti, ce même trajet peut dépasser les 24 heures, l’eau stagnant davantage dans les siphons et les salles basses avant de retrouver son chemin.

Cette variabilité fascine les scientifiques autant qu’elle inquiète parfois les gestionnaires du site. Un orage violent en amont peut transformer en quelques heures un réseau tranquille en un piège hydraulique redoutable, avec des montées de niveau brutales dans des galeries où des spéléologues peuvent se trouver au mauvais moment. Ce n’est pas une légende locale : plusieurs clubs de spéléologie belges rappellent régulièrement ce risque de crue-éclair dans leurs consignes de prudence avant toute exploration du réseau de Han.

Une histoire d’exploration vieille de plus d’un siècle

La connexion entre la perte de Belvaux et la résurgence de Han n’a rien d’une découverte récente. Elle intrigue les naturalistes depuis le XIXe siècle, période où la spéléologie moderne balbutie encore. Le Français Édouard-Alfred Martel, considéré comme le père de cette discipline, a exploré la région à la fin des années 1880 et contribué à documenter scientifiquement ces circulations souterraines complexes, qui comptent parmi les premiers réseaux karstiques étudiés de façon aussi systématique en Europe. Depuis, générations de spéléologues belges ont complété la cartographie du massif, salle après salle, siphon après siphon, un travail de patience qui continue encore aujourd’hui par endroits.

Ce qui rend le site de Han-Belvaux vraiment particulier, ce n’est pas seulement la disparition de la rivière. C’est l’ampleur du réseau qui l’accueille, l’un des plus vastes systèmes calcaires ouverts au public sur le continent, avec des salles suffisamment hautes pour y organiser des concerts (la grotte de Han en accueille régulièrement dans sa salle du Dôme). Peu de sites en Europe de l’Ouest combinent à la fois une perte totale de rivière, un réseau souterrain d’une telle échelle et une exploitation touristique aussi ancienne, puisque la grotte est ouverte au public depuis le XIXe siècle déjà.

Ce qu’il faut savoir avant de s’y intéresser

Pour qui voudrait observer ce phénomène plutôt que de simplement le lire dans un article, quelques repères pratiques aident à mieux comprendre ce qu’on regarde sur place :

  • Le gouffre de Belvaux se visite en surface, gratuitement, dans le village du même nom en périphérie de Rochefort.
  • La résurgence se visite via la grotte de Han-sur-Lesse, accessible en visite guidée payante, avec un tour en barque sur la rivière souterraine.
  • Le meilleur moment pour percevoir le contraste entre crue et étiage reste la sortie d’hiver, quand les niveaux de la Lesse fluctuent fortement d’une semaine à l’autre.

Un détail amuse souvent les guides sur place : la Lesse visible à Han-sur-Lesse en aval n’est donc pas la même eau que celle qui coule à Belvaux à un instant T, mais celle qui y était engloutie la veille. Une façon assez vertigineuse de réaliser qu’une rivière belge, en apparence tranquille, mène une double vie souterraine que la plupart des promeneurs ne soupçonnent même pas en traversant la Famenne.