Bombardement de Bruxelles en 1695 : ce qui a été détruit sur la Grand-Place et comment elle a été reconstruite

Les 13 et 14 août 1695, l’artillerie française a réduit en cendres le cœur de Bruxelles. Autour de la Grand-Place, près de quatre mille maisons ont brûlé selon les estimations couramment avancées, soit environ un tiers de la ville intra-muros. L’hôtel de ville, lui, a gardé sa tour et une partie de ses murs, ce qui explique en grande partie le visage actuel de la place.

À retenir
  • Près de quatre mille maisons ont brûlé autour de la Grand-Place en août 1695.
  • L’hôtel de ville a gardé sa tour et une partie de ses murs de pierre.
  • Les corporations ont reconstruit leurs maisons en pierre, souvent en moins de cinq ans.

Un bombardement pour faire diversion

L’opération s’inscrit dans la guerre de la Ligue d’Augsbourg, qui oppose Louis XIV à une coalition européenne. Le maréchal de Villeroy, à la tête d’une armée française, reçoit l’ordre d’attaquer une ville des Pays-Bas espagnols pour détourner les troupes alliées du siège de Namur, alors en cours.

Bruxelles n’est pas une place forte moderne. Ses remparts médiévaux, complétés par des ouvrages plus récents, ne sont pas conçus pour résister à une artillerie massée à bonne distance.

Le bombardement commence le 13 août en fin d’après-midi, depuis des batteries installées du côté de Molenbeek et de Anderlecht, et dure près de quarante-huit heures. Boulets incendiaires et bombes pleuvent sans discontinuer, et les maisons à pignons de bois et de torchis, serrées les unes contre les autres, s’embrasent comme des allumettes.

Le maréchal ne cherche pas à prendre la ville, seulement à la punir et à faire pression.

Ce qui est parti en fumée

La Grand-Place, alors cœur marchand et administratif, concentre les pertes les plus symboliques. Presque toutes les maisons des corporations, ces guildes d’artisans qui les possédaient, sont détruites, ainsi que la Maison du Roi (dite aussi Broodhuis, la « Maison au Pain »), qui faisait face à l’hôtel de ville. Les archives, les registres et une partie des œuvres d’art conservées dans le bâtiment communal disparaissent dans l’incendie. Des églises et des couvents proches sont également touchés, dont la collégiale Sainte-Gudule, partiellement endommagée.

Les bilans humains varient selon les historiens, avec plusieurs milliers de blessés et des victimes civiles nombreuses, mais les chiffres exacts restent débattus.

L’hôtel de ville, bâti en style gothique au XVe siècle, subit un sort particulier. Sa flèche, haute d’environ nonante-sept mètres et surmontée de la statue de saint Michel, sert de repère aux artilleurs. Elle tient pourtant bon, tout comme une partie des façades de pierre, alors que l’intérieur est ravagé par les flammes.

L’ironie de l’histoire : les pierres ont survécu là où le bois a tout perdu.

Une reconstruction éclair, imposée par le magistrat

Dès la fin du bombardement, les autorités se mettent au travail avec une rapidité qui force le respect. Le gouverneur des Pays-Bas espagnols, l’électeur Maximilien-Emmanuel de Bavière, soutient l’effort, et le magistrat de la ville encadre la reconstruction. Il impose notamment des règles pour éviter que les nouvelles façades ne redonnent une forme chaotique à la place, et prohibe les constructions en bois au profit de la pierre et de la brique.

En quelques années, la Grand-Place retrouve un ensemble cohérent, bien que chaque corporation reste maîtresse de son bâtiment. Les corporations mobilisent leurs ressources pour faire rebâtir leur maison, souvent en moins de cinq ans, avec des architectes et des sculpteurs locaux comme Willem de Bruyn, qui travaille sur plusieurs façades, ou Pierre Herbosch, connu pour la Maison du Roi dans sa version suivante. Le résultat mêle des éléments baroques, très en vogue à l’époque, à des références classiques et à quelques traces de tradition flamande.

Le décor doré est un trait marquant de ces reconstructions : statues, ornements et symboles de métiers rehaussés à la feuille d’or. La Maison des Brasseurs, la Maison des Boulangers (« Le Roi d’Espagne ») ou celle des Tailleurs figurent parmi les exemples encore visibles aujourd’hui.

Chaque façade raconte son métier : cygne pour les bouchers, navire pour les bateliers, chaloupe et symboles de la navigation pour d’autres corps.

L’hôtel de ville restauré

La restauration du bâtiment communal s’étale sur plusieurs années. On lui a rendu sa silhouette gothique, avec sa tour asymétrique, dont l’aile gauche reste plus courte que l’aile droite, un détail que les guides aiment rappeler aux visiteurs.

Les réparations intérieures, plus lentes, ont donné lieu à des salles décorées au gré des siècles suivants.

Une place devenue patrimoine mondial

La Grand-Place a connu d’autres vicissitudes, notamment au XIXe siècle, lorsque des restaurations parfois lourdes ont modifié certains éléments, et lors de campagnes de nettoyage et de remise en peinture au XXe. La Maison du Roi, rebâtie dans un style néogothique au XIXe siècle, abrite aujourd’hui le Musée de la Ville de Bruxelles. Le lieu a été inscrit sur la liste du patrimoine mondial de l’UNESCO en 1998, notamment pour l’harmonie de son ensemble architectural et son témoignage sur la vie civique et commerciale d’une grande ville européenne.

Chaque année, des millions de visiteurs la traversent, et tous les deux ans, en août, le Tapis de fleurs (près de 100 000 begonias dans les éditions récentes) recouvre le pavé pendant quelques jours. La commémoration de 1695 reste discrète, mais elle est bien présente dans les récits des guides et dans les collections du musée, qui conserve plans, gravures et témoignages de l’époque.

Un détail historique mérite d’être rappelé : en 1697, le traité de Ryswick met fin à la guerre, et la France restitue plusieurs territoires. Le bombardement n’aura pas changé le sort de la guerre, seulement celui de la ville.