« Je pensais que le robot s’arrêtait devant un obstacle. » Cette phrase, des dizaines de bénévoles de CREAVES l’entendent chaque été de la bouche de propriétaires effondrés, un hérisson mutilé dans les bras. La réponse est brutale : non, le robot ne s’arrête pas à temps, parce que le museau pointu du hérisson traîne au ras du sol et que la lame le touche avant même que la machine ne détecte quoi que ce soit. Vous allez me dire que la tondeuse s’arrête quand elle touche un obstacle… mais le museau du hérisson est au ras du sol et pointu. La lame le touchera avant que la tondeuse ne détecte un obstacle. Résultat : chaque été, les centres de revalidation belges (les fameux CREAVES) croulent sous les arrivées d’animaux mutilés, souvent condamnés.
À retenir
- Un comportement ancestral inadapté : pourquoi les hérissons se roulent en boule face aux lames rotatives ?
- Saturation critique : certains centres accueillent jusqu’à cent hérissons au lieu de quarante habituellement
- La vague de chaleur de juin 2026 a déclenché un afflux inédit de mères allaitantes épuisées
Un animal programmé pour perdre face à une machine
Le hérisson n’a pas la culture du danger mécanique. Face à un prédateur naturel, il se roule en boule et hérisse ses piquants, une stratégie qui fonctionne très bien contre un renard, beaucoup moins contre une lame rotative. Espèce nocturne, ces animaux sont particulièrement exposés durant cette période. Contrairement à d’autres, ils ne fuient pas devant le danger, mais se mettent en boule, un comportement inadapté face aux lames des robots-tondeuses. Le drame se joue presque toujours à la même heure : celle où les robots tournent sans supervision humaine et où le hérisson, lui, part en maraude. Actifs entre la fin de journée et l’aube, de nombreux hérissons sont victimes d’accidents avec des robots tondeuses programmés pour tondre durant la nuit. Ils offrent un précieux gain de temps, mais une fois en action, la plupart des modèles ne détectent pas la faune sauvage. Ainsi, un robot tondeuse qui heurte un hérisson poursuivra son chemin sur le hérisson roulé en boule qui n’échappera pas à ses lames aiguisées.
Les blessures qui en résultent ne pardonnent pas. Si son armure d’environ 5000 piquants est plutôt efficace contre les prédateurs naturels, elle ne permet pas à ce petit mammifère de faire face à ce nouveau danger. Les blessures sont souvent très graves et, avec une partie de la tête ou des membres amputés, les chances de survie des victimes sont quasi nulles. Pire encore, l’animal n’est pas toujours découvert tout de suite. Si l’accident survient durant la nuit, l’animal n’est souvent retrouvé que bien plus tard lorsque les plaies sont devenues impossibles à soigner, tandis que certains ne seront jamais découverts et condamnés à une longue agonie.
Des centres débordés, un été 2026 particulièrement rude
Les chiffres wallons donnent le tournis. En 2025, année déjà qualifiée de record, les centres Creaves ont enregistré une nouvelle année record en 2025 avec plus de 22 000 animaux recueillis et soignés, selon la Fédération des Creaves de Belgique. Le hérisson figure parmi les patients les plus fréquents, et certains centres frôlent la saturation. Au CREAVES de Perwez, on comptait déjà, ce printemps, près de 20 hérissons par jour, avec des découvertes glaçantes comme celle d’une femelle trouvée sous le robot tondeuse, scalpée et les pattes coupées. À Quaregnon, le Chalet des Hirchons a dû lancer un appel à l’aide début mai, débordé par les prises en charge : le CREAVES, le seul de la région, est saturé, plus de 80 hérissons y sont accueillis. Même constat du côté de Sprimont, où le centre « Les N’hérissons » héberge désormais près d’une centaine de pensionnaires alors qu’en temps normal, une quarantaine de pensionnaires y séjournent, mais actuellement, ils sont près d’une centaine.
La vague de chaleur précoce de fin juin 2026 a encore aggravé la situation. La responsable du CREAVES d’Andenne décrit un afflux inédit, avec des mères allaitantes littéralement épuisées : depuis quelques jours, on recueille jusqu’à douze hérissons par jour, ce sont beaucoup de mères allaitantes en souffrance, comme vidées, on dirait qu’on a aspiré tout l’intérieur de ces animaux. Un cocktail que la soigneuse résume sans détour : c’est la pire période pour avoir des canicules et des vagues de chaleur car cela tombe en plein pendant la période de reproduction, le problème, c’est que chaque année, il se passe quelque chose, une sécheresse, des températures exceptionnelles ou un surplus d’humidité, les événements extrêmes se succèdent et à chaque fois, les individus reproducteurs s’affaiblissent.
La Wallonie change enfin les règles du jeu
Face à cette hécatombe récurrente, le gouvernement wallon a fini par légiférer. Depuis le printemps 2026, une interdiction encadre strictement l’usage nocturne de ces engins. Cette mesure vise à réduire les blessures graves et les décès constatés chaque année par les centres de revalidation pour animaux sauvages (CREAVES) et les vétérinaires, précisent les autorités régionales. Selon la ministre de la Nature, Anne-Catherine Dalcq, quelque 7000 hérissons ont été pris en charge dans les CREAVES en 2023. Concrètement, deux exceptions sont prévues : l’entretien des terrains de sport, lorsqu’il répond à des contraintes particulières, et certaines situations liées à la sécurité publique, notamment aux abords des aéroports.
Le non-respect de la règle n’est pas symbolique. Le SPW a prévu un système de sanctions clair, comme l’explique son porte-parole : il s’agit d’une infraction administrative de 3e catégorie, soit une amende de 50 euros minimum. De quoi inciter les jardiniers équipés à revoir leurs habitudes, même si, entre nous, une amende de cinquante euros ne remplacera jamais un hérisson amputé de la moitié du corps.
Ce que chacun peut faire, sans attendre le contrôleur
Les gestes concrets sont connus depuis longtemps et ne coûtent rien. Programmer le robot uniquement entre 10h et 17h, laisser vingt centimètres entre le fil de délimitation et les bordures pour que l’animal puisse circuler, ou encore choisir un appareil équipé de détecteurs et de lames pivotantes réduisent nettement les risques. Placez le fil de délimitation de l’espace de tonte à 20 cm du bord, cela permet au hérisson de circuler en sécurité le long des bordures et sous les buissons. Choisissez des robots avec détecteurs et lames pivotantes, ces appareils détectent les obstacles et rétractent leurs lames, réduisant les risques de blessures graves. Un aménagement du jardin, avec un tas de bois ou de feuilles mortes dans un coin tranquille, aide aussi à fixer les hérissons loin des zones de tonte.
Il serait pourtant trompeur de désigner le robot tondeuse comme seul coupable de la disparition du hérisson. La Ligue royale belge pour la protection des oiseaux rappelle une réalité moins spectaculaire mais tout aussi meurtrière : les voitures tuent une bien plus grande partie des hérissons que les tondeuses automatiques dans les jardins. Pesticides, disparition des haies, bétonisation des jardins et trafic routier pèsent lourd dans le déclin de l’espèce, aujourd’hui classée quasi menacée en Belgique. Le robot tondeuse n’est qu’un symptôme supplémentaire d’un jardin devenu, malgré lui, hostile à ses habitants les plus discrets.
Sources : lavenir.net | protectiondesoiseaux.be