Six mois de vie en bonne santé. C’est ce que chaque Bruxellois aurait perdu, en moyenne, à cause du seul bruit des transports en 2024. Ce chiffre, publié par Bruxelles Environnement, résume à lui seul l’ampleur d’un problème que la transition vers la mobilité électrique commence, lentement, à corriger. Car derrière la promesse climatique des voitures électriques se cache un effet inattendu sur le corps humain : le silence retrouvé agit sur la santé d’une façon que la plupart des gens n’ont pas encore mesuré.
À retenir
- Un effet surprenant du véhicule électrique se déploie silencieusement dans les corps des habitants
- Les quartiers pauvres bénéficient davantage que les riches de cette transformation invisible
- Une dimension de la santé publique que personne n’avait anticipée commence à se mesurer scientifiquement
Un air que l’on respire différemment depuis 2018
La Zone de Basses Émissions (LEZ) bruxelloise, instaurée en 2018, a produit des résultats mesurables. Les concentrations de NO2 ont chuté d’environ 46% aux abords des axes les plus fréquentés entre 2018 et 2024, dont 34% attribuables directement à l’effet de la LEZ selon la modélisation. À Anvers, le taux moyen annuel de NO2 a reculé de 30%, tandis qu’à Bruxelles la baisse atteint 37%, avec des concentrations passant de 29,44 µg/m³ en 2017 à 18,53 µg/m³ en 2022.
Ces chiffres ne sont pas abstraits. En Région bruxelloise, le trafic routier émet 22% des particules très fines (PM2.5) et 41% des émissions régionales d’oxydes d’azote (NOx). À cause de ces polluants, plusieurs centaines de Bruxellois meurent prématurément chaque année, des suites de maladies cardio-vasculaires, de cancers ou d’asthme. Quand le parc automobile se décarbonise, c’est donc aussi un bilan mortuaire qui se réduit.
Ce qui surprend davantage, c’est la dimension sociale de cette amélioration. L’étude des Mutualités Libres, menée en collaboration avec la KU Leuven, révèle que les bénéfices sont particulièrement marqués dans les quartiers les moins favorisés. À Bruxelles, ces zones présentaient initialement les niveaux de pollution les plus élevés, mais ont bénéficié d’une amélioration plus rapide que les quartiers aisés, notamment pour la suie et le NO2. Cela souligne « le rôle des politiques environnementales dans la réduction des inégalités sociales de santé », insistent les Mutualités Libres.
Le silence comme médicament inattendu
C’est là que l’effet inattendu entre en scène. Personne n’attendait que le passage à l’électrique agisse aussi sur le corps par une voie entièrement différente : le silence. Le bruit représenterait la troisième plus grande menace environnementale en Europe, après la pollution de l’air et le stress thermique, selon l’Agence Européenne de l’Environnement (2025).
Selon l’OMS, la pollution sonore est le second facteur environnemental, derrière la pollution atmosphérique, qui provoque des dommages sanitaires irréversibles. Les effets vont bien au-delà des oreilles. Le bruit perturbe la qualité du sommeil de manière plus ou moins structurelle et constitue un facteur de risques cardiovasculaires, de troubles métaboliques et de dégradation de la santé mentale, à des niveaux sonores bien inférieurs à ceux habituellement considérés comme dangereux. Pour être précis : à court terme, le bruit peut augmenter la tension artérielle et le rythme cardiaque, car il engendre la sécrétion d’hormones de stress comme le cortisol, favorisant l’hypertension et autres troubles cardiovasculaires.
Les voitures électriques changent cette équation. Selon une étude, un parc automobile composé à 30-50% de véhicules électriques conduirait à réduire le bruit de 1,5 décibels en ville sous 50 km/h, soit une baisse de près de 40% des émissions sonores. Ce n’est pas anodin : une diminution d’un seul décibel est déjà perceptible par le cerveau et influence la qualité du sommeil. Selon l’Agence européenne pour l’environnement, les nuisances sonores entraîneraient chaque année 48 000 nouveaux cas de maladies cardiaques et 12 000 décès prématurés en Europe.
Bruxelles avance, mais pas sans accrocs
La part des voitures électriques dans la circulation bruxelloise augmente de manière significative. Début 2025, le parc circulant comptait 69% de véhicules essence, 23% de diesel et 8% de full électriques. L’électrification est particulièrement portée par les voitures de société (27% des immatriculations en Belgique en 2024), tandis qu’elle reste marginale chez les particuliers, à seulement 1,2%.
Le chemin reste long. Un rapport de mars 2026 a pointé une stagnation inquiétante : une campagne menée par l’asbl BRAL entre 2023 et 2025 pour surveiller la qualité de l’air à Bruxelles révèle une stagnation « préoccupante » de la pollution au NO2 durant cette période. La raison ? Le report de la nouvelle phase LEZ de janvier 2025 à janvier 2026 s’est traduit par un arrêt de l’amélioration. « En ce sens, 2025 est une année perdue pour la qualité de l’air à Bruxelles. » La Cour constitutionnelle belge avait pourtant suspendu ce report, estimant qu’il portait atteinte au droit à la santé.
Les villes belges sont aussi confrontées à une nuance technique que peu connaissent. Le cadre réglementaire européen impose depuis 2019 l’installation d’un dispositif AVAS sur tous les véhicules électriques et hybrides. Ce système d’alerte acoustique fonctionne jusqu’à 20 km/h pour prévenir les piétons et les personnes malvoyantes, puis se désactive automatiquement afin de minimiser les nuisances en milieu urbain. Or certains constructeurs poussent à élargir ces sons artificiels au-delà de la sécurité stricte, pour des raisons d’identité de marque. L’Agence européenne pour l’environnement classe le bruit routier comme le deuxième risque environnemental du continent. Plus de 110 millions d’Européens subissent quotidiennement des niveaux sonores préjudiciables, avec des répercussions cardiovasculaires avérées. Autoriser des « faux bruits » superflus reviendrait donc à annuler une partie du bénéfice sanitaire que la voiture électrique est précisément en train d’offrir aux habitants de Bruxelles, Anvers et Gand.
Ces diminutions significatives ne se limitent d’ailleurs pas au périmètre des LEZ : jusqu’à 5 kilomètres autour des zones, une amélioration de la qualité de l’air a aussi été constatée. C’est peut-être là le détail le plus parlant : les bénéfices de la mobilité électrique débordent bien au-delà des axes réglementés, et s’infiltrent dans les rues résidentielles, les chambres à coucher, les artères des cœurs. Le corps, lui, enregistre chaque décibel en moins.
Sources : dhnet.be | environnement.brussels