On se sent en pleine forme et pourtant : ce que les médecins belges repèrent ce printemps inquiète bien au-delà de la Belgique

Vous avez passé l’hiver sans une seule journée de fièvre, vous avez traversé le pic grippal de janvier en pleine forme, et vous voilà en mai avec une sensation persistante de fatigue, un nez qui coule, une gorge un peu serrée. Pas de quoi paniquer, a priori. Mais ce tableau printanier, les médecins belges le voient en boucle dans leurs cabinets, et ce qu’ils repèrent mérite qu’on s’y arrête.

À retenir

  • Un hiver marqué par le variant K a laissé des traces durables : pourquoi le printemps ne rime pas avec fin des préoccupations sanitaires
  • Le variant Cicada ressurgit discrètement en Europe du Nord : qu’est-ce que les enfants ne nous disent pas
  • Des symptômes qui brouillent les pistes : comment distinguer Covid, grippe et rhume quand ils se mélangent

Un hiver viral qui ne voulait pas finir

Pour comprendre le printemps, il faut revenir sur l’hiver. Le 15 janvier 2026, le niveau d’alerte pour les infections respiratoires en Belgique a été relevé du code jaune au code orange, signifiant qu’il y avait une circulation importante d’infections respiratoires exerçant une grande pression sur le système de santé. En cause : une saison grippale marquée par le variant K, une mutation du sous-type A/H3N2. Certains médias ont parlé de « super grippe », car ce nouveau virus se propage beaucoup plus rapidement. Le terme « super grippe » n’est toutefois pas une désignation médicale officielle, mais un mot utilisé surtout pour décrire une vague de grippe particulièrement forte et précoce.

Le variant K n’est pas un virus complètement nouveau, mais une mutation du sous-type H3N2 bien connu. Ces changements lui permettent d’échapper à la vigilance du système immunitaire, ce qui explique sa haute transmissibilité. Le pic belge a été atteint fin janvier, puis entre le 26 janvier et le 1er février, une diminution des admissions à l’hôpital a été constatée, passant de 23,9 pour 100.000 habitants à 19,4. Les chiffres restaient néanmoins élevés. En 2024-2025, en Belgique, la grippe s’était révélée mortelle pour plus de 2.500 personnes. Une réalité que l’on a tendance à oublier quand le soleil revient.

Printemps : le calme avant une nouvelle vague ?

En avril, la grippe a disparu du pays et graduellement, les autres virus respiratoires sont en train de diminuer, comme tous les virus qui causent des rhumes. Mais cela peut être le moment où le Covid-19 peut saisir l’opportunité de remonter, selon le Dr Van Gucht, parce qu’il y a une forme de compétition entre les virus respiratoires. Ce mécanisme biologique, peu connu du grand public, est pourtant central : quand le système immunitaire se mobilise massivement contre un virus, il libère des interférons qui bloquent aussi les autres agents pathogènes. Ce sont ces protéines qui font que l’on se sent malade, pas le virus : elles donnent certains symptômes que l’on retrouve avec la grippe, comme la fatigue et les maux de tête. Quand la grippe recule, ce bouclier temporaire disparaît aussi.

C’est dans ce contexte que débarque le variant baptisé Cicada, ou BA.3.2. Comme ses prédécesseurs Stratus (surnommé « Frankenstein ») et Nimbus, le BA.3.2 est un variant d’Omicron. S’il est surnommé Cicada, ce n’est pas un hasard : comme l’insecte qui passe la majeure partie de sa vie sous forme de nymphe cachée sous terre, ce virus existe depuis 2024 mais est passé assez inaperçu. Il a atteint 23 pays en février et s’est fortement implanté, surtout en Europe du Nord : au Danemark ou aux Pays-Bas, environ un tiers des cas de Covid analysés ont été attribués au BA.3.2.

En Belgique, le virologue Steven Van Gucht (Sciensano) adopte une posture mesurée. « On a détecté ce nouveau virus déjà depuis plusieurs mois en Europe dans notre système de surveillance. À l’instar de nombreux autres variants, je ne pense pas qu’il y ait de grandes nouveautés ou de grands risques », a-t-il précisé. Mais une nuance importante s’impose : les données montrent que ce sont surtout les enfants qui sont infectés par le nouveau sous-variant. Les enfants n’ont pas été autant infectés que les adultes et leur système immunitaire est moins bien préparé.

Les symptômes qui brouillent les pistes

Ce qui retient l’attention des médecins généralistes n’est pas l’intensité des cas, mais leur profil inhabituel. Les médecins constatent une évolution des symptômes : la perte de goût et d’odorat se fait rare, au profit d’un syndrome grippal plus classique. La fièvre reste présente, parfois modérée mais longue, accompagnée de maux de gorge et d’une congestion nasale persistante, qui brouille la frontière avec d’autres virus saisonniers. Pour les parents, le diagnostic devient un vrai casse-tête : ce sont surtout les troubles digestifs (nausées, douleurs abdominales, diarrhée) qui sonnent l’alerte chez les plus jeunes.

En parallèle, l’inquiétude autour d’une prétendue « Mysterious March Flu » a déferlé sur TikTok au mois de mars, alimentant des théories sur un nouveau virus mystérieux. Les recherches menées au niveau international n’ont rapporté aucun cas de nouveau virus. Il s’agissait vraisemblablement de virus de rhumes courants : adénovirus, virus para-influenza ou métapneumovirus, qui ont tendance à connaître une petite poussée au printemps, avec pas mal de tests positifs constatés actuellement pour ces virus. Un bel exemple de la façon dont les réseaux sociaux peuvent amplifier l’anxiété sanitaire à partir d’un fond de réalité assez banal.

Au niveau international, la circulation des virus respiratoires dans l’UE et l’EEE reste élevée, bien que certaines tendances récentes montrent un début de ralentissement. L’activité grippale demeure importante, dominée par les virus A notamment A(H3), mais tend à diminuer. La circulation du RSV se maintient à un niveau élevé dans plusieurs pays, avec une charge hospitalière importante chez les jeunes enfants, tandis que la circulation du SARS-CoV-2 demeure faible dans toutes les classes d’âge, avec un impact hospitalier limité.

Ce que les projections à long terme révèlent

Au-delà de la saison en cours, les données de Sciensano dessinent une perspective plus préoccupante sur le fond. D’ici 2040, le fardeau de la maladie lié à la diminution de la qualité de vie augmentera de 10 % si les tendances actuelles se poursuivent. Les groupes de maladies qui causent le plus grand fardeau en Belgique resteront la santé mentale, les troubles musculosquelettiques et les maladies respiratoires chroniques. les virus que l’on contracte ce printemps s’inscrivent dans une trajectoire structurelle que le pays devra affronter bien au-delà de la prochaine saison froide.

Une alerte en particulier mérite l’attention des familles : le Centre National de Référence des méningocoques a détecté un cluster de 6 cas lié à un méningocoque hautement virulent du sérogroupe C, diagnostiqués entre novembre 2025 et janvier 2026 (5 cas en janvier), avec un âge médian de 44 ans. Un rappel que sous le bruit médiatique autour des variants Covid, des pathologies bien connues et sous-surveillées continuent de sévir discrètement. En moyenne, une personne sur 1.000 cas de grippe développe des complications nécessitant une hospitalisation, et plus de 90 % des décès concernent les personnes de 65 ans et plus. Les chiffres parlent d’eux-mêmes : se sentir en pleine forme au printemps, c’est souvent vrai. Mais le profil viral de ce printemps 2026 rappelle utilement que la surveillance ne s’arrête pas quand le thermomètre monte dehors.