La commune de Kelmis, en Communauté germanophone, cache dans ses bois un secret que peu de Belges connaissent : pendant plus d’un siècle, un territoire indépendant grand comme trois fois le Bois de la Cambre a existé ici, coincé entre trois puissances qui n’arrivaient pas à se mettre d’accord. Ce micro-État s’appelait Moresnet neutre, et ses bornes frontières plantées il y a plus de deux siècles sont, pour la plupart, toujours debout dans la Preuswald, la « forêt de la frontière ».
À retenir
- Un État fantôme de 3,44 km² a prospéré pendant 103 ans caché dans les forêts belges
- Né d’un désaccord sur une mine de zinc entre puissances européennes, il devint paradis fiscal miniature
- Ses habitants vivaient sans nationalité, exempts de service militaire, ce qui a multiplié la population par dix
Un territoire né d’une querelle de zinc
Tout commence en 1815, au lendemain de la chute de Napoléon. Le Congrès de Vienne redessine la carte de l’Europe et tente de fixer la frontière entre le royaume uni des Pays-Bas et le royaume de Prusse. le congrès de Vienne redessine les frontières de la Prusse et du Royaume-Uni des Pays-Bas sans parvenir à trouver un accord sur un minuscule territoire de 3,44 kilomètres carrés coincé entre la Belgique, les Pays-Bas et l’Allemagne. La raison de cette impasse n’a rien de romantique : la présence d’une mine de zinc que chacun revendique. Le gisement de calamine d’Altenberg, exploité depuis des siècles, était considéré comme l’un des plus riches d’Europe, et ni La Haye ni Berlin ne voulaient céder ce trésor minier à l’autre.
La solution trouvée en 1816 tient presque du bricolage diplomatique. On établit un territoire, conçu sur une planche à dessin, relevant d’une administration commune, donc un territoire neutralisé, d’où le nom ultérieur de Moresnet Neutre. Concrètement, en 1816, le Royaume de Prusse et le royaume des Pays-Bas ne trouvèrent pas d’accord sur l’exercice de la souveraineté sur la municipalité de Moresnet, notamment à cause de la mine de smithsonite très importante d’Altenberg. La municipalité fut scindée en trois parties : Moresnet, intégré aux Pays-Bas, Neu-Moresnet, devenu prussien, et la partie intermédiaire et contestée, qui devint neutre et fut contrôlée conjointement par les deux États. Deux commissaires royaux, un par puissance, géraient la zone avec des pouvoirs comparables à ceux des préfets du Premier Empire, sans qu’aucune armée n’ait le droit d’y poser le pied.
Une vie belge, prussienne et « neutre » à la fois
Les habitants de ce confetti territorial vivaient une existence à part. Ni citoyens belges, ni prussiens, ils étaient techniquement apatrides et dispensés du service militaire, un avantage qui a fait exploser la population locale. Ainsi est né le Moresnet-Neutre, 256 habitants en 1816, 3,44 km2 de superficie, 11 kilomètres de frontières et une mine de zinc. En quatre décennies : de 256 habitants en 1816, elle est passée à 512 habitants en 1842, 761 habitants en 1844, 1.406 habitants en 1852, 1.650 habitants en 1854, et même 2.572 habitants en 1858. De quoi faire pâlir n’importe quelle commune belge actuelle en matière de croissance démographique.
Le territoire n’avait pas de monnaie propre, mais utilisait le franc français comme référence légale, tout en laissant circuler les devises prussienne, belge et néerlandaise. Une petite monnaie locale a même vu le jour en 1848, sans jamais devenir officielle. Fiscalement, c’était un paradis miniature : les faibles taxes (le budget national étant fixé à 2 735 francs belges pendant la majeure partie de son histoire), l’absence de droits de douane des deux pays voisins, et des prix bas comparés à ceux de l’autre côté de la frontière attiraient les convoitises, y compris celles des contrebandiers d’alcool qui profitaient de cette zone grise fiscale.
L’épisode le plus savoureux reste sans doute la tentative, au début du XXe siècle, de transformer ce confetti en premier État espérantiste du monde. Le médecin local, le docteur Wilhelm Molly, rêvait d’un territoire baptisé Amikejo (« lieu d’amitié ») où l’espéranto serait langue officielle. L’idée n’a jamais dépassé le stade du projet folklorique, mais elle illustre bien l’esprit un peu farfelu qui régnait dans cette zone où tout semblait possible, faute de véritable souveraineté.
Des bornes de pierre qui ont traversé deux siècles
Le territoire a d’abord été délimité par de simples poteaux en bois, rapidement abîmés par les intempéries. La solution durable est arrivée à la fin des années 1860 : les bornes en bois de Moresnet-Neutre furent remplacées, en 1869 et 1870, par 60 bornes en pierre, numérotées de I à XXX le long de la frontière belge, et de XXXI à XXX sur la frontière prussienne. Ces pierres traçaient une ligne parfaitement droite à travers champs, bois et même certaines maisons, si bien que même les douaniers ne savaient pas exactement où elles se trouvaient.
Aujourd’hui encore, plus de 50 de ces bornes frontières sont préservées, disséminées dans les sous-bois autour du Vaalserberg et du fameux point des Trois Frontières à Gemmenich. La plus célèbre trône au pied de la Tour Baudouin, ce belvédère de 50 mètres de haut qui permet aujourd’hui d’admirer un panorama sur les trois pays. Certaines bornes, plus discrètes, se cachent littéralement sous la végétation : sur un tronçon appelé le Bittweg, de part et d’autre du chemin se cachent sous les buissons les anciennes bornes frontière XVII et XVIII, derniers représentants de l’ancien territoire communal neutre de Moresnet.
La fin d’une anomalie et son héritage discret
Le déclin commence quand la mine s’épuise, en 1885. Sans zinc, plus vraiment de raison d’être pour ce territoire bâtard. La Première Guerre mondiale règle définitivement la question : l’Allemagne annexe brièvement le territoire en 1915, avant que le traité de Versailles ne tranche en faveur de la Belgique. Une loi de 1919 donnera le nom de La Calamine à cette nouvelle commune belge, rattachée à la province de Liège. Depuis la fusion des communes, le territoire est aujourd’hui intégré à Kelmis, au sein de la Communauté germanophone.
Un détail touchant clôt cette histoire : la dernière personne née sur le sol de l’ancien territoire neutre, Catharina Meessen, est décédée en février 2020 à l’âge de 105 ans, emportant avec elle le dernier lien vivant avec cette curiosité géopolitique. Pour qui veut marcher sur les traces de ce micro-État disparu, il suffit d’emprunter les sentiers balisés autour du point des Trois Frontières ou de la Preuswald : les bornes numérotées, gravées d’un B et d’un D, attendent toujours, presque intactes, sous la mousse et les fougères ardennaises.
Sources : trois-frontieres.be | ostbelgien.eu