La ligne, c’est celle du « matériel scolaire » ou des « fournitures » qui apparaît encore, chaque année, sur certaines factures de rentrée envoyées aux parents d’élèves de maternelle et de primaire en Fédération Wallonie-Bruxelles. Légalement, depuis l’entrée en vigueur de la gratuité scolaire dans le fondamental, cette ligne n’a plus aucune raison d’exister sur un décompte adressé aux familles. Et pourtant, des directions continuent de la réclamer, coincées entre le texte de loi et la réalité de leur caisse.
À retenir
- Une ligne interdite par la loi continue de figurer sur certaines factures de rentrée
- Les subsides pour les fournitures ont été divisés par trois, mettant les écoles en impasse
- Certains établissements demandent désormais aux parents de choisir : payer ou que l’école se débrouille
Ce que la loi interdit, noir sur blanc
Le Code de l’enseignement fondamental et de l’enseignement secondaire est pourtant limpide sur le principe. Pour les élèves couverts par ce dispositif de gratuité, les écoles ne sont pas autorisées à réclamer une participation financière pour le matériel lié aux apprentissages (cahiers, crayons, lattes, gommes, etc.) ni aux jeux utilisés pour des activités en classe, c’est donc l’école qui fournit gratuitement l’ensemble des fournitures scolaires, grâce à la subvention que lui octroie la Fédération Wallonie-Bruxelles. Le cartable vide, le plumier vide et les vêtements de sport restent à charge des parents, mais tout le reste du matériel pédagogique doit sortir des armoires de l’école, pas du porte-monnaie familial.
Le texte est encore plus tranchant sur ce qui peut, ou non, figurer sur une facture. En résumé, tous frais scolaires autres que ceux repris précédemment sont interdits et ne peuvent donc être réclamés. Seuls quelques postes échappent à cette interdiction : la piscine, les activités culturelles et sportives, les séjours pédagogiques avec nuitées, et dans le secondaire les photocopies jusqu’à un certain plafond. Pour le reste, la gratuité s’impose comme une règle, pas comme une option laissée à la bonne volonté du pouvoir organisateur. C’est précisément ce que les directions n’arrêtent pas de répéter, en interne comme aux parents : cette ligne-là, sur le papier, n’existe pas.
Le vrai problème, c’est le portefeuille de l’école
Le hic, c’est que la loi n’a pas suivi la même trajectoire que le budget. La rentrée scolaire 2026 en Fédération Wallonie-Bruxelles marque la fin progressive de la gratuité des fournitures scolaires, une mesure emblématique introduite en 2019, avec un surcoût estimé à 104 euros par enfant chaque année. Le gouvernement MR-Engagés a en effet resserré les cordons de la bourse tout en maintenant, sur papier, l’obligation de gratuité. Les chiffres varient selon les sources, mais la tendance est constante : le subside est passé de 62,58 euros à 20,46 euros par an pour un enfant de maternelle, et de 79,43 euros à 24,52 euros par an pour un enfant de P1 à P5.
Résultat, des écoles qui devaient déjà jongler avec des budgets serrés se retrouvent face à un mur. Une école bruxelloise a carrément écrit aux parents pour leur demander de trancher eux-mêmes. « Cette diminution importante rend dorénavant impossible, pour nos écoles, de fournir l’ensemble du matériel requis pour une année scolaire complète », fait savoir cette école, qui demande aux parents s’ils souhaitent fournir eux-mêmes le matériel scolaire à leur enfant ou que l’école s’en charge. Une manière élégante de dire : la loi nous interdit de vous facturer, mais on n’a plus les moyens de tenir notre part du contrat. À Namur, une autre école a été tout aussi directe dans un courrier aux familles. « Les moyens octroyés ne permettent tout simplement pas de rencontrer les exigences fixées par le gouvernement. »
Ce grand écart entre le principe et la caisse n’épargne pas que les fournitures. Les repas scolaires trinquent aussi. Du côté de La Louvière, les écoles communales se retrouvent dans l’obligation de mettre fin au repas chaud gratuit, le financement qui était jusqu’à présent octroyé ne sera plus reconduit pour l’année 2026-2027. La cheffe de groupe Ecolo au parlement, Bénédicte Linard, n’a pas mâché ses mots face à cette situation. Pour elle, « c’est scandaleux », ce qu’on craignait est en train d’arriver, les écoles sont acculées à devoir faire des choix.
Un décret qui allège la charge… administrative, pas financière
Face à cette pression, le parlement de la Fédération Wallonie-Bruxelles a adopté cet été un décret qui change la donne sur un point précis : l’obligation de communication. Le texte abroge notamment l’obligation pour les écoles fondamentales de fournir en début d’année scolaire une estimation des frais facultatifs qui seront réclamés aux parents, la ministre de l’Éducation Valérie Glatigny estimant que la simple indication des bases légales concernant la gratuité dans le règlement d’ordre intérieur est largement suffisante. les directions n’auront plus à détailler par écrit, chaque année, ce qu’elles ont le droit de demander. Une simplification administrative bienvenue pour des équipes déjà débordées, mais qui ne résout en rien le problème de fond : le manque de moyens pour appliquer la gratuité promise.
Le Conseil d’État lui-même a d’ailleurs mis des bâtons dans les roues du gouvernement sur ce dossier. Le gouvernement de la Fédération Wallonie-Bruxelles a fini par reconnaître l’obligation de fournitures gratuites pour tous les enfants dans un décret voté fin 2025, mais en février 2026 la ministre a annoncé une application en deux temps, les élèves de 6e primaire devant attendre la rentrée 2027 pour en bénéficier. Deux ans de mise en œuvre progressive pour une mesure censée être universelle dès le départ, ça donne une idée du bricolage institutionnel derrière cette histoire de facture.
Ce que ça coûte vraiment aux familles
Sur le terrain, la Ligue des familles a chiffré l’impact concret de ce recul. La suppression de la fourniture du matériel scolaire va générer une hausse du coût de la rentrée scolaire de 104 euros par enfant jusqu’à la 3e primaire, soit plus de 200 euros à payer en plus en août pour une famille de deux enfants, et les écoles devront désormais trier les enfants qui peuvent bénéficier du matériel scolaire de ceux qui ne pourront pas. C’est là que le bât blesse le plus : au-delà du montant, c’est le principe d’égalité entre élèves qui prend un coup, puisque certaines écoles réintroduisent de facto un tri social pour distribuer ce qui devrait être universel.
Le stress financier de la rentrée ne se limite d’ailleurs pas aux fournitures. Une enquête récente donne la mesure du phénomène à l’échelle du pays. Selon une étude menée par BNP Paribas Fortis en 2025 auprès de plus de 1.100 familles belges, un parent sur cinq déclare avoir déjà contracté un prêt, utilisé son découvert bancaire ou recouru à des solutions de paiement différé pour financer les dépenses de rentrée. Pour les parents qui reçoivent encore, en 2026, une facture avec une ligne « matériel scolaire » qui n’a légalement rien à y faire, le réflexe simple reste de demander une note explicative écrite à la direction, ou de contacter la Fédération Wallonie-Bruxelles si le doute persiste. Un coup de fil qui coûte, lui, zéro euro.
Sources : droitsdelenfant.be | rtbf.be