Trente iguanodons complets, articulés, cachés depuis 130 millions d’années dans une poche d’argile du charbonnage de Bernissart : voilà ce que des mineurs ont réellement déterré en 1878, persuadés d’être tombés sur un filon d’or. Et le plus étonnant, c’est que des carottages réalisés une vingtaine d’années plus tard suggèrent qu’il reste encore des ossements enfouis dans ce gisement du Hainaut, jamais remontés à la surface.
À retenir
- Des mineurs cherchaient de l’or et ont trouvé quelque chose d’infiniment plus rare : comment 30 dinosaures complets ont transformé une galerie de charbon en musée
- La pyrite a joué les trompeuses : pourquoi des os de dinosaures de 130 millions d’années brillaient comme du lingot sous une lampe à huile
- Les carottages modernes gardent le secret : que contient vraiment cette couche géologique scellée depuis plus d’un siècle ?
Un jour ordinaire de mars 1878, sous 322 mètres de roche
L’histoire commence sans éclat particulier. Fin mars 1878, Jules Crêteur et Alphonse Blanchard sont à l’abattage à 322 mètres d’un charbon de qualité moyenne qu’on utilise pour la fabrication du coke, bien utile pour la sidérurgie. Le travail est rude, répétitif, loin de toute promesse d’aventure scientifique. Puis vient l’imprévu : en creusant, les mineurs rencontrent une poche d’argile. En règle générale, lorsqu’on rencontre de l’argile, on contourne ce qu’on appelle un « cran ».
Mais Crêteur et Blanchard n’ont pas contourné l’obstacle. Ils ont préféré le traverser, curiosité ou fatigue de creuser ailleurs, peu importe. Après avoir creusé quelques jours, ils pensent avoir trouvé des troncs d’arbres fossilisés qui brillent sous la lumière de leur lampe. Dans l’obscurité d’une galerie à plus de trois cents mètres sous terre, la lueur dorée ne pouvait signifier qu’une chose pour des gueules noires du XIXe siècle : de l’or. La déception a dû être cinglante quand la vérité géologique a rattrapé l’enthousiasme. Il s’avère que ce sont des os d’iguanodons incrustés de pyrite, un minerai aux reflets dorés. Pas un lingot en vue, mais quelque chose d’infiniment plus rare.
De la pyrite aux dinosaures les plus célèbres de Belgique
La désillusion des mineurs a vite laissé place à un emballement d’un tout autre ordre, celui des scientifiques. Fait plutôt rare à l’époque, la direction de la mine avertit en urgence, via un télégramme, le Musée royal d’histoire naturelle de Bruxelles. Ce qui gisait sous Bernissart n’était pas un simple squelette isolé mais une véritable nécropole préhistorique. 29 squelettes complets et plusieurs fragments de reste d’iguanodons ont fini par être extraits de cette fosse, certains si bien conservés qu’ils étaient encore articulés.
L’ampleur du chantier donne le vertige. Les squelettes seront par la suite rapatriés dans la capitale belge : il a fallu 37 transports pour convoyer les 130 tonnes de fossiles, renforcés par du plâtre et des armatures de fer. Un convoi de dinosaures traversant la Belgique en train, à une époque où le mot « paléontologie » restait encore une curiosité de salon savant. Ces bêtes herbivores mesuraient plusieurs mètres de long, largement de quoi impressionner n’importe quel mineur croisant leur squelette à la lueur d’une lampe à huile. Ce dinosaure herbivore, qui a vécu il y a environ 130 millions d’années, doit son nom à cette commune wallonne de 12 000 habitants. L’iguanodon bernissartensis est né, littéralement extrait du charbon belge.
Le site a aussi livré d’autres surprises, moins spectaculaires mais tout aussi précieuses pour la science. Un petit crocodile, le Bernissartia fagesii, exposé à Bruxelles, mesure 66 cm et son dos est recouvert de plaques. Preuve que la poche d’argile de Bernissart n’était pas qu’un cimetière d’iguanodons mais un véritable instantané figé d’un écosystème entier, vieux de 130 millions d’années.
Des carottages qui laissent penser qu’il reste des fossiles sous terre
Le charbonnage de Bernissart a fermé depuis longtemps, ses puits scellés pour de bon. Quant à Bernissart, la petite ville hennuyère, il n’y a évidemment plus de mines, les accès ayant été scellés. Impossible donc de redescendre pour vérifier de visu ce qu’il reste au fond du fameux « Cran des Iguanodons ». Mais la science a trouvé une parade plus discrète : le forage.
Il y a une vingtaine d’années, le Service de Génie Minier de la Faculté Polytechnique de Mons a réalisé des carottages. Certains tronçons de carottes, prélevés au niveau du Cran des Iguanodons, contiennent des fragments d’os. la fosse n’a pas livré tous ses secrets en 1878. Il y a probablement encore des iguanodons dans ce gisement. Une phrase sobre, presque anodine, mais qui a de quoi faire rêver n’importe quel paléontologue : quelque part sous les champs du Hainaut, des ossements de dinosaures attendent toujours, prisonniers d’une couche géologique difficile d’accès et coûteuse à rouvrir.
Pour l’instant, personne n’a relancé de chantier d’excavation à Bernissart. Rouvrir un puits de mine fermé depuis plus d’un siècle représente un investissement colossal, sans garantie de retombées scientifiques proportionnelles au risque. Les carottages restent donc, à ce stade, la seule fenêtre entrouverte sur ce qui pourrait être un deuxième âge d’or paléontologique belge, au sens propre comme au figuré.
Où voir ces géants aujourd’hui
Les iguanodons extraits en 1878 n’ont pas fini leur voyage à Bernissart. Le Muséum de sciences naturelles présente les squelettes dans une cage vitrée sur trois niveaux à Bruxelles, où ils constituent l’une des collections de dinosaures les plus complètes au monde. Un exemplaire veille aussi sur Bernissart même, où un musée dédié retrace toute l’aventure, des mineurs déçus par leur « or » jusqu’aux paléontologues venus du monde entier étudier ces squelettes uniques.
Détail amusant pour clore l’histoire : les os eux-mêmes, aujourd’hui trop fragiles pour être manipulés, ne quitteront probablement plus jamais leur vitrine bruxelloise. Les squelettes originaux sont désormais trop fragiles pour être remontés autrement. Ironie du sort, ces géants qui ont traversé 130 millions d’années sous terre sont aujourd’hui plus vulnérables hors du sol qu’ils ne l’ont jamais été enfouis dans leur gangue d’argile.
Sources : rtbf.be | forums.futura-sciences.com